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Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:

La victoire d'Angélique
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– Non ! Non ! Là, je ne pourrais pas.

Elle avait découpé un orignal en entier, mais devoir scier une jambe sur un être vivant, non, là, elle ne pourrait pas ! Elle retrouva sa force intérieure.

Il devait vivre. Eux aussi. Trop de signes avaient été donnés. Elle s'acharna à lui prodiguer tous les remèdes qu'elle avait en sa possession.

Le spectre de la gangrène s'éloigna. Mais la fièvre ne tombait pas. Il s'agitait, geignant et tournant la tête de droite à gauche en répétant : « Oh ! Qu'elle se taise ! Qu'elle se taise !... » et la plupart du temps balbutiant des phrases indistinctes en iroquois.

Quand la fièvre tomba, il resta prostré et Angélique avait à nouveau l'impression qu'un mort partageait leur demeure, en tout cas un être diminué, ce qui lui était le plus difficile à supporter. Car maintenant qu'il y avait de la viande pour longtemps, elle aurait voulu se réjouir et se détendre.

S'il était vraiment le père d'Orgeval, la pensée que les Indiens avaient amené à un tel degré de dépérissement, de consomption, mais aussi, parfois, d'abêtissement, le grand missionnaire la tourmentait.

La maladie qui le rongeait allait plus loin que ses maux physiques. Cette force, qui par moments jetait des éclairs, ne semblait pas appartenir au même individu qui, s'abandonnant aux visions de son délire ou à la torpeur, semblait se laisser glisser vers la mort par lâcheté.

Elle aurait voulu effacer les traces des sévices qu'il avait subis, le ramener à ce qu'il était avant, le grand, l'intraitable, l'intolérant père d'Orgeval qui menait ses troupes au combat en brandissant sa bannière brodée, qui, au pied de l'autel, s'abîmait en prières, qui haïssait la Femme parce qu'il n'avait connu que des femmes infâmes et les combattait comme l'incarnation du Mal, mais aussi qui souffrait des trahisons de ses amis, celui qu'on disait avoir le don d'ubiquité, confessant en Acadie, aux Grands Lacs, à Québec, qui savait tout, menait mille intrigues, et fabriquait des bougies vertes parfumées avec la cire des baies de waxberries.

Un matin, alors qu'elle brossait les cheveux des enfants en leur racontant une histoire, elle sentit qu'il l'observait de façon consciente, et, se tournant dans sa direction, trouva à ce regard, à nouveau lucide, une expression sournoise.

Il ébauchait une sorte de grimace moqueuse, qu'elle jugea vulgaire, dont elle n'aurait pu dire la signification, mais qui la rejeta dans ses doutes. Celui qui gisait là était un imposteur, quelque coureur de bois, sans « congé », excommunié, ivrogne et qui, pour s'échapper, avait pris le crucifix, la soutane du père d'Orgeval défunt. Il la fixait avec ce sourire sardonique, édenté, et cela lui fut très désagréable. Elle ne put s'empêcher de jeter :

– Qui êtes-vous ?

À sa question abrupte, il changea d'expression et parut inquiet.

– Je vous l'ai dit ! Je suis Orgeval de la Compagnie de Jésus.

Et son regard vacilla avec cette tendance à loucher qui avait suivi sa forte fièvre.

– Non ! Vous n'êtes pas le père d'Orgeval. Lui était un être d'élite. Vous !... vous êtes méprisable. Vous avez volé son crucifix, son identité, tout... Vous n'êtes pas lui... Je le sens.

Elle s'approcha du lit et son regard guettait cette face étrangère à l'expression ambiguë et soudain angoissée.

– Qui êtes-vous ? répéta-t-elle. Vous n'êtes pas ce jésuite saint et martyr. Je vous démasquerai.

Elle attira un escabeau, et s'assit à son chevet sans le quitter des yeux. Elle était décidée à lui tendre des pièges pour le confondre.

– Parlez-moi de votre sœur de lait, dit-elle du ton de la conversation.

Il parut troublé comme un enfant qui craint de ne pas trouver la bonne réponse.

Elle insista.

– Oui, votre sœur de lait... son nom commence par un A, comme celui de la Démone... Pourriez-vous avoir oublié cette créature du diable ? Ambroisine ?...

Sa peau terreuse blêmit. Son regard s'éteignit, et il détourna la tête. Puis il répondit en hésitant :

– Ce... Ce n'était pas ma sœur de lait... mais... celle de Zalil.

Puis il recommença de sourire avec une brusque ironie et continua après un silence.

– Cependant la mère de Zalil fut aussi ma nourrice avant lui. L'aîné de Zalil, qu'elle nourrissait en même temps que moi, mon vrai frère de lait, celui-là avait un pied bot... Déposé près de lui, ce dont je me souviens, c'est qu'il voulait me tuer. L'on m'a dit que ce fut moi qui finit par l'étrangler dans notre bercelonnette commune.

Angélique frémit et se souvint des mots qu'Ambroisine aimait à répéter avec exaltation et nostalgie :

« Nous étions trois enfants maudits, là-bas, dans les montagnes du Dauphiné. »

Ramenée sur Terre, elle protesta avec vigueur.

– Sottises ! On a voulu vous persuader de cette fable pour mieux vous effrayer, vous asservir. Que vous ayez été entouré dans votre enfance de femmes perverses et cruelles, je le crois. J'en ai eu un échantillon avec votre Ambroisine. Mais que vous ayez été à leur image, non, je ne le crois pas.

– Comme vous me défendez avec fougue... mais vous avez peut-être raison. Plus singulière est la naissance, plus exigeant est le destin.

– Vous avez été chargé d'un lourd fardeau, Père, et ce n'est pas sans raisons.

– Pourriez-vous m'en exposer les raisons, Madame ?

– Je ne vous connais pas assez. J'ignore même tout de vous. Le personnage qui nous a été présenté : le missionnaire, le guerrier, le conquérant de mondes nouveaux, pour la gloire de Dieu et du royaume, le prêtre dévoué au salut des âmes, était-ce vous ? Ou n'était-ce qu'une défroque, un déguisement pour une période transitoire ? N'êtes-vous venu aux Jésuites que pour mieux prendre votre chemin de traverse ?

– Qui me mènerait où ?

– Où vous êtes en train d'arriver peut-être.

Il se débattit.

– Non. Je ne peux croire. Je ne peux accepter que tant d'horreurs, que tant d'actes vils soient le chemin de mon destin, voulu par Dieu... Vos raisonnements sont fortement entachés d'hérésie. Vous vous rapprochez de Luther qui disait « Pèche, mais pèche fortement !... ».

– Oh ! Ne me fatiguez pas, je vous en prie. Je ne suis pas en état de discuter théologie. Les dogmes ! La Lettre ! Armes qui tuent. Je veux simplement dire qu'il faut jeter sur votre vie un autre regard... la considérer à travers d'autres vérités... Et que vous devriez cesser de vous occuper de ce qu'ont dit Luther, Calvin ou saint Thomas... Car vous n'êtes pas apte à décider de ce qui est péché ou non !

Elle avait parlé sans réfléchir. Ç'avait été un échange subit de paroles, comme deux lames étincelantes de duellistes s'entrecroisent au début d'un combat pour juger de leurs forces.

Ces derniers mots le firent tressaillir et elle retrouva l'éclair dangereux de ses prunelles dont la couleur bleue avec la santé se faisait plus précise, mais elle ne se laissa pas impressionner.

– Oui ! Oui ! C'est ainsi, tout jésuite que vous êtes, et vous ne m'en ferez pas démordre. Ne parlons plus de sujets lugubres.

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