La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– L'enfant m'a donné quelques soins. Je peux attendre. Reposez-vous, Madame.
– Vraiment ? Vous m'accordez du repos ?... Je n'en attendais plus autant de votre bonté, ironisa-t-elle.
Elle tituba vers l'âtre, étonnée de ses gestes, mais ravie car c'était la vie qui revenait en elle avec l'agressivité et le raisonnement, des réactions de personne vivante et non plus à demi morte. C'était le signe que la « camarde » ne les avait pas rattrapés. Oh ! Merci à vous, le Jésuite ! Cher messager de la nuit et des Iroquois. Il était tout à fait haïssable, mais c'était une bonne chose que d'être capable de s'irriter contre quelqu'un. La vie allait redevenir quotidienne. Les gestes se faisaient assurés, les gestes de ceux qui ont de quoi se chauffer et se nourrir sur la Terre.
Il n'était rien arrivé. Jetant des regards vers le lit, elle se demandait encore ce qu'il faisait là.
Il avait un regard très bleu.
Deux lumières pures, qui émergeaient de ce cloaque gris dans lequel se perdait son regard d'habitude. Sa voix redevenue lointaine, faible et hésitante, s'éleva.
– Je crois avoir des excuses à vous présenter, Madame, pour mon manque de civilité. Le gibier passait à portée. Les secondes étaient précieuses.
– Ce n'était pas une raison pour m'insulter comme vous l'avez fait, vous qui êtes la cause de notre état misérable, à moi et à ces pauvres petits enfants, vous qui, même mort, avez poursuivi votre œuvre de destruction, vous à qui nous devons la perte de tout ce que nous avions rêvé ici, conçu, bâti, édifié, avec tant d'efforts et de sacrifices.
Elle reprit haleine, et comme il se taisait, laissa couler le flot de sa colère.
– Et je vous apprendrai en premier lieu que j'ai eu raison de ne pas m'élancer du toit où je me trouvais perchée pour ramener à mains nues cette bête énorme. Je n'aurais pu ni la traîner jusqu'au poste, ni remonter sur le toit et rentrer dans la maison. La porte était close... Est-ce vous qui auriez pu m'aider ? Ou l'un de ces frêles enfants ! Vous ne savez rien !... Vous me répugnez. Vous n'êtes que mépris, orgueil, égoïsme... Croyez-vous que cela m'amuse de panser vos plaies une à une, de m'épuiser à vous rendre la vie, vous à qui je dois injustement tant de malheurs, tant de défaites, de morts et de désastres. Et qui m'insultez de surcroît ! Ah ! Comme vous haïssez les femmes !
Elle voyait sa face blêmir, et son regard s'éteindre, mais elle ne pouvait s'empêcher de parler. L'heure était venue pour lui d'entendre ces vérités et de sa bouche. Et tant pis s'il reprenait son apparence de tronc mort et pourri, abattu sur la terre qui va l'absorber et l'ensevelir. Il n'était rien d'autre.
Lorsqu'elle se tut, il parla cependant et sa voix restait intelligible, bien que lente et rauque.
– Vous avez raison, Madame, je vous dois mille excuses. Le commerce des barbares rend grossier, et toute la vilenie, toute la boue qui demeurent au fond des cœurs des hommes remontent en surface chez celui qui n'a pas l'âme assez forte pour résister à cet abaissement.
« Pardonnez-moi, Madame.
Il répéta à plusieurs reprises, sur un ton de supplication intense : « Pardonnez-moi ! Pardonnez-moi ! » puis se tut.
Cette soudaine humilité fit tomber sa colère qui s'éteignit en elle comme la flamme d'un feu de paille et la laissa vidée de toutes forces, au point qu'elle dut s'appuyer au mur.
– Je ne sais pas ce qui m'a pris, reconnut-elle, de crier ainsi et d'avoir perdu la tête après avoir abattu l'orignal... J'étais comme folle... Mais je ne sais pas si c'était de joie, de reconnaissance envers vous, d'une ivresse de victoire...
– Nos corps sont faibles pour les courants qui les traversent, dit-il. Il y a des choses enfouies qui, tout à coup, sortent comme des colères ou des désespoirs d'enfants qui n'auraient jamais été exprimés. La folie s'empare de nous lorsqu'on réalise que l'on a été armé pour la victoire, mais que l'on n'était pas prêt.
– Je n'étais pas prête pour vivre un instant aussi sublime, dit-elle, le cœur encore battant d'une émotion qu'elle n'arrivait ni à contrôler, ni à expliquer.
– On est prêt pour ce qu'on doit vivre, répondit-il,mais ce n'est pas toujours ce qu'on avait prévu. D'où notre affolement...
Sa voix baissa.
– Dieu sait que je n'étais pas prêt pour rien de ce que j'ai entrepris de vivre. Tout fut surprise.
Après avoir ainsi parlé avec une clarté et une lucidité qui n'en finissaient pas d'être étranges, venant de lui et en ce lieu, il se tut à nouveau et parut s'effacer et disparaître, comme déserté de l'être de vigueur et de décision qui, quelques heures, l'avait habité.
Elle le vit si pâle, les paupières bleuâtres et closes, le nez pincé, qu'elle comprit que l'effort soutenu par lui pour mener à bien la bataille de l'orignal, l'avait achevé. Il avait rassemblé ses dernières forces. Il avait prononcé un dernier mot : « Pardonnez-moi ». Et puis, il expirait.
Ce fut pour elle un coup suprême. Il était mort. Cette fois, il était bien mort.
Elle tomba à genoux près de la couche, envahie d'une terrible déception, qui effaçait l’exaltation de la victoire.
« De la viande jusqu'au printemps. »
Il faudrait de nouveau rester seule. Il était mort. Elle serait à nouveau seule avec les enfants.
Elle posa son front sur la main inerte et se mit à sangloter.
*****
Ce fut le babil des enfants qui la réveilla. Elle avait si bien dormi qu'elle ne comprenait pas très bien où elle était. Elle avait sur les épaules un pan de fourrure. Elle avait dormi, à genoux, le front appuyé sur la main du mort.
– Qui a mis cette fourrure sur moi ? demanda-t-elle à Charles-Henri, qui se tenait debout près d'elle.
– Lui ! répondit l'enfant, en désignant l'homme gisant. Alors donc, il n'était pas mort. Ces résurrections et ces redisparitions avaient quelque chose d'épuisant.
Elle finissait par se demander si elle n'était pas visitée par un « vrai » mort qui, par instants, semblait mort et à d'autres, revenait habiter son corps.
Sa main cireuse était bien celle d'un mort. Elle l'examina. C'était une main fine et longue qui restait patricienne malgré la déformation des doigts coupés ou des ongles arrachés. Elle la caressa à plusieurs reprises. La main restait glacée. Elle ne s'était même pas réchauffée à la chaleur de son front.
– Pourquoi pleuriez-vous ? demanda une voix.
– Quand cela ?
– Avant de vous endormir.
– Parce que je croyais que vous étiez mort.
Elle répondait à cette voix comme à celle d'un fantôme. Mais elle sentit tressaillir la main qu'elle tenait dans les siennes, et il y eut une exclamation :
– Ainsi vous auriez eu du regret de ma mort ? De ma fin ? Moi, votre pire ennemi ?...
Elle demeurait, sans en avoir conscience, la joue appuyée contre sa main, à en guetter le frémissement.
« Quelle force il y a en lui ! » songeait-elle en se remémorant cet instant où il avait dit : « Approchez ! Venez là ! Venez plus près ! » Et où il l'avait prise entre ses deux mains comme dans des serres et où, de force, il avait appuyé sa tête contre son épaule et lui avait communiqué sa force, à lui, mourant, la force de se lever, de sortir et de tuer l'orignal.
Elle resta longtemps appuyée, à genoux, comme elle avait dormi en ce sommeil réparateur, puis, relevant la tête, elle sourit. Elle eut l'impression que les lèvres blessées lui renvoyaient ce sourire. Une trêve serait possible.
Chapitre 55
Elle avait reconnu qu'il était Sébastien d'Orgeval déclaré mort martyr aux Iroquois depuis deux années. S'en convaincre lui demanderait plus de temps. Le passé avait édifié des situations et des images et tout cela tombait en poussière devant la réalité, puis se recomposait avec brutalité. Le Père d'Orgeval était mort et celui-ci était un imposteur. Il lui faudrait attendre pour recevoir des réponses aux questions qu'elle se posait. Une fièvre ardente s'était emparée du malade, et en examinant ses jambes le lendemain matin, Angélique remarquait l'une d'elle plus enflée, la peau tendue. La crainte de la terrible gangrène s'empara d'elle. Lorsqu'une chose comme celle-là commençait, il n'y avait que deux issues. Ou la mort, ou l'ablation du membre atteint.