Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
Il revint alors s’asseoir près de la table de marbre à laquelle il s’accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré jusqu’aux sources de la vie; la poitrine, les épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête avait conservé une sérénité remarquable. Évidemment, Marillac ne s’était pas aperçu qu’on le tuait. Le premier coup qui lui avait été porté au moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et, n’y arrivant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine baptiste parfumée qu’il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d’Alice: probablement un de ces souvenirs que les amants aiment à place sur leur cœur pour avoir toujours sur eux quelque chose de la bien-aimée.
Ruggieri n’était nullement ému.
La douleur paternelle disparaissait dans l’effort cérébral du savant.
Et cet effort devait être énorme.
Car pendant plusieurs heures de suite, le mage demeura pétrifié dans une immobilité telle qu’on l’eût pris pour un autre cadavre, si une espèce de tremblement n’eût parfois agité ses mains. Il était d’ailleurs aussi pâle que le mort qu’il étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme ardente: il y avait de la folie dans ce regard d’où toute expression humaine avait disparu.
À un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots:
– Il a perdu tout son sang… l’opération n’en est-elle pas simplifiée?… je recoudrai toutes ces plaies, sauf une… celle-ci… qui a ouvert la carotide… c’est par là que je dois faire la transfusion…
À un autre moment de la journée, il murmura:
– Nostradamus ne m’a-t-il pas affirmé qu’il avait obligé le corps astral d’un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d’un mois?… Et moi-même, n’ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n’était pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle? Qu’a-t-il manqué pour que la résurrection fût certaine et la réincarnation complète? Sans doute un rien… une parole de charme qui m’aura fait défaut, ou peut-être une défaillance de mon énergie… cette fois-ci, ma volonté ne défaillira pas… et lorsque mon fils revivra, nous fuirons…
Vers le soir, à l’heure où la nuit commençait à tomber au dehors, Ruggieri se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.
Cette fois, il était bouleversé d’émotion: il tremblait convulsivement et il répétait:
– Oh! je le trouverai… je le trouverai…
Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main sur ce qu’il cherchait: c’était un livre qui ne contenait guère qu’une cinquantaine de pages. Il était relié en bois, avec un fermoir de fer. Les pages étaient moisies. Les caractères de l’écriture étaient hébraïques.
Ruggieri poussa un cri terrible en mettant la main sur ce volume et, tout tremblant, il l’emporta sur la table de marbre, près du cadavre. Lentement, il se mit à le feuilleter. Ses yeux, d’un seul trait, parcouraient chaque page.
À la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son doigt se posa, s’incrusta sur une ligne.
– La formule d’incantation! gronda-t-il [25].
Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond au dehors.
Le laboratoire, vaste de proportions, était noyé d’ombres. Vaguement, l’immense manteau de la cheminée au-dessus des fourneaux encombrés de creusets et de cornues prenait l’allure d’un monument funèbre; sur des rayons, les masques de verres, les fioles, les bocaux reluisaient confusément. Au centre, la lumière plus vive de deux flambeaux qui brûlent; la table de marbre; sur la table, le cadavre allongé, tout raide, avec des teintes livides; près de lui, le livre cabalistique; et penché sur le livre, le mage Ruggieri qui attend, immobile…
Comme minuit approchait, il alluma cinq autres flambeaux, ce qui faisait sept en tout.
Il les plaça sur le parquet dans l’angle du laboratoire tourné à l’est. Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l’ouverture se trouvait donc tournée vers l’ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un demi-cercle appuyé à l’est. Dans ce demi-cercle de lumière, Ruggieri se plaça debout, tourné vers l’intérieur du laboratoire, c’est-à-dire regardant l’ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport à l’est d’où vient la lumière.
De la main, il traça dans l’air un cercle, comme pour s’enfermer.
Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son poignard dont la garde formait une croix.
Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains qu’il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix. Les sept flambeaux figuraient sans aucun doute les sept jours de la semaine, et les douze grains, les douze mois de l’année.
Enfin, le livre dans la main gauche, la main droite placée devant lui, le bras tendu vers l’ouest, le mage attendit.
Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de tristesse…
Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d’une voix calme, forte et grave.
Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement dans les airs, lorsqu’il vit à l’autre extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d’abord indécise, se précisa rapidement jusqu’à dessiner une silhouette humaine.
Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le laboratoire.
Nous disons que Ruggieri la vit.
Ses traits s’étaient comme pétrifiés. Sa main gauche parfaitement immobile supportait, sans la moindre apparence de fatigue, le livre à couvercle de bois et à fermoir de fer très lourd. Son bras droit était tendu vers le même point, sans qu’il éprouvât le moindre fléchissement, alors qu’il est presque impossible à un homme de demeurer dans cette position plus d’une quarantaine de secondes. Ses yeux enfin s’étaient convulsés comme au moment où, dans la tour, près de Catherine, il avait vu le corps astral de son fils se balancer dans l’espace.
Alors, d’un pas saccadé, Ruggieri sortit du cercle formé par les flambeaux et la croix.
Et il s’avança vers la forme blanche qu’il voyait.
Il ne faisait guère qu’un pas par minute, et chacun de ses pas s’accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d’un mécanisme.
Au bout de douze pas, il s’arrêta et demanda:
– Est-ce toi, mon enfant?…
Il ne vit pas les lèvres de l’apparition remuer. Aucun son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit en lui-même, et très distinctement, la réponse:
[25] Si nos lecteurs veulent bien songer que, de nos jours même, des savants, de véritables savants, croient à la possibilité de converser avec les morts, qu’un médecin anglais, très estimé pour ses travaux scientifiques, est convaincu qu’il a photographié des esprits, ils ne nous accuseront pas d’avoir exagéré à plaisir une scène qui se passa en pleine époque de florissante magie. (Note de M. Zévaco.)