Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
Et dans cet hôtel de Montmorency, c’est Jeanne de Piennes qu’il va enfin reconquérir!…
Son frère mort, Jeanne est à lui! Et qui, maintenant, peut la sauver de ses griffes?
Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d’autres visitent leurs pistolets; d’autres chargent leurs arquebuses; tout cela se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d’énormes cruches de vin. Tantôt l’un, tantôt l’autre se verse un grand gobelet. L’ivresse monte; une ivresse lourde travaille ces épaisses cervelles; des rires sourds éclatent parfois; mais aussitôt un sergent commande le silence…
Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l’attendent. Et il va s’enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne. Mais avant de disparaître, il demande où est son favori, le vicomte d’Aspremont; et on lui répond qu’Orthès est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu’éclairent deux torches.
– Eh bien! lui demande-t-il, tu n’apprêtes donc pas tes armes, toi?
Sans répondre, Orthès d’Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville sourit.
Dans cette cour étroite que les lueurs des deux torches teintaient de rouge, le vicomte d’Aspremont se livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la gueule entr’ouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!
Et derrière Proserpine, un chien-berger à poil roux ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!
Pipeau était le commensal de Proserpine…
Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les dents.
Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
Pipeau, féru d’amour pour la belle Proserpine, mangeait d’ailleurs fort peu: il en oubliait le boire et le manger, il ne songeait qu’à conter d’indécentes fleurettes à son amante.
Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.
Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme debout attendait, tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses, et faisait claquer son fouet. À ce signal, les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l’homme immobile et, d’un seul coup, avec un grondement terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!…
Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.
Alors le vicomte d’Aspremont relevait l’homme, le remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque: l’homme était un mannequin…
Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux chiens sur ses talons, Pipeau courtisant Proserpine.
Et tout à coup, il donnait encore le signal… la hideuse leçon était répétée.
Alors, Orthès d’Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
– Monseigneur, voila mes armes!
Au cabaret des Deux morts qui parlent, vers minuit. Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même, par une exception unique dans le mémorial de son auberge, elle avait condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.
Mais à partir de onze heures, cette porte s’entrebâilla.
Bientôt, une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre sur l’œil, qui, en entrant, défit son emplâtre. Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui, s’étant assise, délia quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu’elles furent dans le cabaret. Vers minuit, l’auberge était bondée, toutes ses salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde fantastique, une foule défiant pinceaux, crayons et plumes, un étrange fouillis d’êtres bizarres, sordides, loqueteux, visages fanés, visages terribles, rien que des femmes, toute la cour des Miracles femelle, truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes, les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de pièces et morceaux.
À toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger, versait à boire: ce qu’il y avait de meilleur dans sa cave y passait; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à celle-ci un ducat, à celle-là un écu d’or…
Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision s’évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur bosse, les borgnes leur emplâtre et, en quelques minutes, l’auberge se vida.
Tout ce monde inouï, exorbitant, s’était enfoncé dans l’ombre sereine de la nuit d’été.
Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d’écus d’argent et d’or.
– La fin! murmura-t-elle avec une grimace.
Et elle attendit, prêtant l’oreille.
Vers une heure, le cabaret qui s’était vidé commença à se remplir de nouveau: cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à celles-ci, était plus décente et s’attifait d’oripeaux. Il y en avait de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes. Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces ceintures étaient brodées d’or…
Et c’étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur corps, et que Catho, l’une après l’autre, avait depuis trois jours décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d’une voix douce et dolente, les autres d’une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient! et leurs regards brillaient, et elles s’exaltaient!…
Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent.
Alors les ribaudes, par petits groupes, s’en allèrent dans la nuit silencieuse, et l’auberge demeura vide.
Catho prit une lanterne et descendit à sa cave: elle vit qu’il ne lui restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle remonta dans le cabaret, pénétra dans l’office et vit qu’il ne lui restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus un pâté!… Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que depuis deux jours, elle avait vendu ce qu’elle possédait pour en faire de l’argent… Elle ouvrit l’armoire où elle avait placé son argent, vit qu’il ne lui restait plus un sou…
– Bah! dit-elle simplement.
Alors, elle prit une forte dague qu’elle plaça à sa ceinture, sortit, ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et s’éloigna à son tour.
Et comme elle marchait sans hâte, vers un but mystérieux, elle remarqua qu’un étrange silence pesait sur Paris par cette claire et sereine nuit d’été.
XXX CE QU’IL Y AVAIT DANS CE SILENCE