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L'île mystérieuse

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L'île mystérieuse
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Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure, de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu’à la nuit.

C’est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils s’aventurèrent sous bois. De nombreux animaux s’enfuirent à leur approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir, appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque baleinier les avait débarqués sur l’île, où ils s’étaient rapidement multipliés.

Harbert se promit bien d’en prendre un ou deux couples vivants, afin de les rapporter à l’île Lincoln.

Il n’était donc plus douteux que des hommes, à une époque quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés, des troncs d’arbres abattus à la hache, et partout la marque du travail humain ; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture, avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient, longues et drues, à travers les sentiers, qu’il était malaisé de reconnaître.

« Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non seulement des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu’ils l’ont habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces hommes ? Combien étaient-ils ? Combien en reste-t-il ?

– Le document, dit Harbert, ne parle que d’un seul naufragé.

– Eh bien, s’il est encore sur l’île, répondit Pencroff, il est impossible que nous ne le trouvions pas ! »

L’exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent naturellement la route qui coupait diagonalement l’îlot, et ils arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la mer.

Si les animaux d’origine européenne, si quelques travaux dus à une main humaine démontraient incontestablement que l’homme était déjà venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de clairières, il était visible que la terre avait été plantée de plantes potagères à une époque assez reculée probablement. Aussi, quelle fut la joie d’Harbert quand il reconnut des pommes de terre, des chicorées, de l’oseille, des carottes, des choux, des navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le sol de l’île Lincoln !

« Bon ! Bien ! répondit Pencroff. Cela fera joliment l’affaire de Nab et la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins notre voyage n’aura pas été inutile, et Dieu nous aura récompensés !

– Sans doute, répondit Gédéon Spilett ; mais à voir l’état dans lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l’îlot ne soit plus habité depuis longtemps.

– En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu’il fût, n’aurait pas négligé une culture si importante !

– Oui ! dit Pencroff, ce naufragé est parti !… cela est à supposer…

– Il faut donc admettre que le document a une date déjà ancienne ?

– Évidemment.

– Et que cette bouteille n’est arrivée à l’île Lincoln qu’après avoir longtemps flotté sur la mer ?

– Pourquoi pas ? répondit Pencroff. – mais voici la nuit qui vient, ajouta-t-il, et je pense qu’il vaut mieux suspendre nos recherches.

– Revenons à bord, et demain nous recommencerons », dit le reporter.

C’était le plus sage, et le conseil allait être suivi, quand Harbert, montrant une masse confuse entre les arbres, s’écria :

« Une habitation ! » aussitôt, tous trois se dirigèrent vers l’habitation indiquée. Aux lueurs du crépuscule, il fut possible de voir qu’elle avait été construite en planches recouvertes d’une épaisse toile goudronnée.

La porte, à demi fermée, fut repoussée par Pencroff, qui entra d’un pas rapide… l’habitation était vide !

CHAPITRE XIV

Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett étaient restés silencieux au milieu de l’obscurité.

Pencroff appela d’une voix forte. Aucune réponse ne lui fut faite.

Le marin battit alors le briquet et alluma une brindille. Cette lumière éclaira pendant un instant une petite salle, qui parut être absolument abandonnée. Au fond était une cheminée grossière, avec quelques cendres froides, supportant une brassée de bois sec. Pencroff y jeta la brindille enflammée, le bois pétilla et donna une vive lueur.

Le marin et ses deux compagnons aperçurent alors un lit en désordre, dont les couvertures, humides et jaunies, prouvaient qu’il ne servait plus depuis longtemps ; dans un coin de la cheminée, deux bouilloires couvertes de rouille et une marmite renversée ; une armoire, avec quelques vêtements de marin à demi moisis ; sur la table, un couvert d’étain et une bible rongée par l’humidité ; dans un angle, quelques outils, pelle, pioche, pic, deux fusils de chasse, dont l’un était brisé ; sur une planche formant étagère, un baril de poudre encore intact, un baril de plomb et plusieurs boîtes d’amorces ; le tout couvert d’une épaisse couche de poussière, que de longues années, peut-être, avaient accumulée.

« Il n’y a personne, dit le reporter.

– Personne ! répondit Pencroff.

– Voilà longtemps que cette chambre n’a été habitée, fit observer Harbert.

– Oui, bien longtemps ! répondit le reporter.

– Monsieur Spilett, dit alors Pencroff, au lieu de retourner à bord, je pense qu’il vaut mieux passer la nuit dans cette habitation.

– Vous avez raison, Pencroff, répondit Gédéon Spilett, et si son propriétaire revient, eh bien ! Il ne se plaindra peut-être pas de trouver la place prise !

– Il ne reviendra pas ! dit le marin en hochant la tête.

– Vous croyez qu’il a quitté l’île ? demanda le reporter.

– S’il avait quitté l’île, il eût emporté ses armes et ses outils, répondit Pencroff. Vous savez le prix que les naufragés attachent à ces objets, qui sont les dernières épaves du naufrage. Non ! non ! répéta le marin d’une voix convaincue, non ! Il n’a pas quitté l’île ! S’il s’était sauvé sur un canot fait par lui, il eût encore moins abandonné ces objets de première nécessité ! Non, il est sur l’île !

– Vivant ?… demanda Harbert.

– Vivant ou mort. Mais s’il est mort, il ne s’est pas enterré lui-même, je suppose, répondit Pencroff, et nous retrouverons au moins ses restes ! »

Il fut donc convenu que l’on passerait la nuit dans l’habitation abandonnée, qu’une provision de bois qui se trouvait dans un coin permettrait de chauffer suffisamment. La porte fermée, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, assis sur un banc, demeurèrent là, causant peu, mais réfléchissant beaucoup. Ils se trouvaient dans une disposition d’esprit à tout supposer, comme à tout attendre, et ils écoutaient avidement les bruits du dehors. La porte se fût ouverte soudain, un homme se serait présenté à eux, qu’ils n’en auraient pas été autrement surpris, malgré tout ce que cette demeure révélait d’abandon, et ils avaient leurs mains prêtes à serrer les mains de cet homme, de ce naufragé, de cet ami inconnu que des amis attendaient !

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