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Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I

Электронная книга - «Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I». Краткое содержание книги:

Les «Mémoires d'Outre-Tombe» se divisent en quatre parties (ou tomes).
La première partie (1768–1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
Le tome 1 comprend les livres I à VI.
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Pourquoi les solitudes de l’Érié, de l’Ontario, se présentent-elles aujourd’hui à ma pensée avec un charme que n’a point à ma mémoire le brillant spectacle du Bosphore? C’est qu’à l’époque de mon voyage aux États-Unis, j’étais plein d’illusions; les troubles de la France commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n’était achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu’ils me rappellent l’innocence des sentiments inspirés par la famille et les plaisirs de la jeunesse.

Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République, grossie de débris et de larmes, s’était déchargée comme un torrent du déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en Occident et en Orient, je n’avais point découvert le passage au pôle, je n’avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l’étais allé chercher, et je l’avais laissée assise sur les ruines d’Athènes.

Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en Europe, je ne fournis jusqu’au bout ni l’une ni l’autre de ces carrières: un mauvais génie m’arracha le bâton et l’épée, et me mit la plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu’étant à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi les bois de l’Allemagne, dans les bruyères de l’Angleterre, dans les champs de l’Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes, j’avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la patrie d’Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant, indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de l’incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.

Si je revoyais aujourd’hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais plus; là où j’ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés; là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de Céluta, s’élève une ville d’environ cinq mille habitants; Chactas pourrait être aujourd’hui député au Congrès. J’ai reçu dernièrement une brochure imprimée chez les Chérokis, laquelle m’est adressée dans l’intérêt de ces sauvages, comme au défenseur de la liberté de la presse.

Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité d’Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j’ai rencontré le père Aubry et l’obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.

Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y ont porté la mémoire de leur patrie.

…. Falsi Simæntis ad undam Libabat cineri Andromache.[490]

Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de l’antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.

Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les postes sont montées. On prend la diligence pour l’Ohio ou pour Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou sur des coches d’eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon à fleur de terre.

La population des États-Unis s’est accrue de dix ans en dix ans, depuis 1790 jusqu’en 1820, dans la proportion de trente-cinq individus sur cent. On présume qu’en 1830 elle sera de douze millions huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle dépasserait cinquante millions[491].

Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd’hui à des docks où des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les eaux de Constantinople.

Le Mississipi, le Missouri, l’Ohio, ne coulent plus dans la solitude; des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en vivifient les rivages.

Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à toutes les espèces d’entreprises, promènent le pavillon étoilé du couchant le long de ces rivages de l’aurore qui n’ont jamais connu que la servitude.

Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah, La Nouvelle-Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du luxe.

Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue l’homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait d’immortalité et l’ornement de ses jours: les lettres sont inconnues dans la nouvelle République, quoiqu’elles soient appelées par une foule d’établissements. L’Américain a remplacé les opérations intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n’est pas de ce côté qu’il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol désert, l’agriculture et le commerce ont été l’objet de ses soins; avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut les abattre afin de labourer.

Les colons primitifs, l’esprit rempli de controverses religieuses, portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu’au sein des forêts; mais il fallait qu’ils marchassent d’abord à la conquête du désert la hache sur l’épaule, n’ayant pour pupitre, dans l’intervalle de leurs labeurs, que l’orme qu’ils équarrissaient. Les Américains n’ont point parcouru les degrés de l’âge des peuples; ils ont laissé en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau leur ont été inconnues; ils n’ont joui des douceurs du foyer qu’à travers le regret d’une patrie qu’ils n’avaient jamais vue, dont ils pleuraient l’éternelle absence et le charme qu’on leur avait raconté.

Il n’y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni littérature romantique, ni littérature indienne: classique, les Américains n’ont point de modèles; romantique, les Américains n’ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les sauvages et ont horreur des bois comme d’une prison qui leur était destinée.

Ainsi, ce n’est donc pas la littérature à part, la littérature proprement dite, que l’on trouve en Amérique, c’est la littérature appliquée, servant aux divers usages de la société; c’est la littérature d’ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les sciences, parce que les sciences ont un côté matérieclass="underline" Franklin et Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des hommes. Il appartenait à l’Amérique de doter le monde de la découverte par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux recherches du navigateur.

La poésie et l’imagination, partage d’un très petit nombre de désœuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du premier et du dernier âge de la vie: les Américains n’ont point eu d’enfance, ils n’ont point encore de vieillesse.

De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d’en acquérir la connaissance, et qu’ils ont dû de même se trouver acteurs dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des troubles américains jusqu’aux hommes de ces derniers temps; et cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, dont on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République et de l’Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.

Le discours d’adieu du général Washington au peuple des États-Unis pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de l’antiquité:

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[490]

Énéide, livre III, v. 302–303.

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[491]

Les prévisions de Chateaubriand se sont vérifiées ici avec une étonnante justesse. Il écrivait en 1822: «En 1880, la population des États-Unis dépassera cinquante millions.» Or, d’après le recensement officiel du 1er juin 1880, le chiffre de la population, à cette date, était de cinquante millions quatre cent quarante-cinq mille, trois cent trente-six habitants.

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