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Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I

Электронная книга - «Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I». Краткое содержание книги:

Les «Mémoires d'Outre-Tombe» se divisent en quatre parties (ou tomes).
La première partie (1768–1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
Le tome 1 comprend les livres I à VI.
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Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. À midi, le camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels. Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d’hommes s’aggloméra à l’orée d’un bois. Tout à coup, j’aperçois de loin mes deux Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de deux barbes que montaient à cru un Bois-brûlé et un Siminole. Ô Cid! que n’avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales prennent leur course, l’immense escadron les suit. Les chevaux ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l’air, leurs queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d’insectes dévorants enveloppe l’orbe de cette cavalerie sauvage. Mes Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le dieu des enfers.

Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées avec plus d’ombres qu’homme n’en a jamais emmené avec soi. La faute en est à mon organisation: je ne sais profiter d’aucune fortune; je ne m’intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n’ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu’aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de l’infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie.

* * *

Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l’Écosse, après la mort de François II.

De tel habit vous estiez accoustrée, Partant, hélas! de la belle contrée (Dont aviez eu le sceptre dans la main), Lorsque, pensive et baignant vostre sein Du beau crystal de vos larmes roulées, Triste, marchiez par les longues allées Du grand jardin de ce royal chasteau Qui prend son nom de la source d’une eau.

Ressemblais-je à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu’il y a de certain, c’est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé d’un crespe long, subtil et délié, comme dit encore Ronsard, ancien poète de la nouvelle école.

Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j’appris du guide qu’un Bois-brûlé, amoureux d’une des deux femmes, avait été jaloux de moi et qu’il s’était résolu, avec un Siminole, frère de l’autre cousine, de m’enlever Atala et Céluta. Les guides les appelaient sans façon des filles peintes, ce qui choquait ma vanité. Je me sentais d’autant plus humilié que le Bois-brûlé, mon rival préféré, était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand Lama, sont des animaux dont la chair est à l’intérieur et les os à l’extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle, comme Julie lorsqu’elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j’ai ranimé depuis les compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie qu’elles me donnèrent; du moins, j’ai fait de l’une vierge, et de l’autre une chaste épouse, par expiation.

Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicothi. Je n’avais recueilli aucune lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j’étais escorté d’un monde de poésie:

Comme une jeune abeille aux roses engagée, Ma muse revenait de son butin chargée.

J’avisai au bord d’un ruisseau une maison américaine, ferme à l’un de ses pignons, moulin à l’autre. J’entrai demander le vivre et le couvert et fus bien reçu.

Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de l’axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à cloches d’iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d’aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs rubans d’eau. Des perches et des truites sautaient dans l’écume du remous; des bergeronnettes volaient d’une rive à l’autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes bleues.

N’aurais-je pas bien été là avec la triste, supposée fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la fraîcheur de l’onde et l’odeur de l’effleurage des orges perlées?

La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n’était éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au porte-armes, brillaient au reflet de l’âtre. Je m’assis sur un escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d’un écureuil qui sautait alternativement du dos d’un gros chien sur la tablette d’un rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce jeu. La meunière coiffa le brasier d’une large marmite, dont la flamme embrassa le fond noir comme une couronne d’or radiée. Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes: j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: Flight of the king (Fuite du roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI et de l’arrestation de l’infortuné monarque à Varennes[489]. Le journal racontait aussi les progrès de l’émigration et réunion des officiers de l’armée sous le drapeau des princes français.

Une conversion subite s’opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse au miroir de l’honneur dans les jardins d’Armide; sans être le héros du Tasse, la même glace m’offrit mon image au milieu d’un verger américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon oreille sous le chaume d’un moulin caché dans des bois inconnus. J’interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en France.»

Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les Bourbons n’avaient pas besoin qu’un cadet de Bretagne revint d’outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu’ils n’ont eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si, continuant mon voyage, j’eusse allumé ma pipe avec le journal qui a changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le théâtre du monde. J’eusse pu faire ce que j’aurais voulu, puisque j’étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c’est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.

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[489]

L’arrestation du roi à Varennes eut lieu le 22 juin 1791.

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