La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]
- Автор: Duneton Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253027041
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]». Краткое содержание книги:
Pourquoi dit-on lorsqu'on ne sent pas bien, qu'on n'est pas dans son assiette, ou au contraire qu'on reprend du poil de la bête si l'on va mieux ? Pourquoi passer l'arme à gauche veut-il dire « mourir » et mettre à gauche « faire des économies » ?…
Ce livre a pour objet de répondre à toutes ces questions. Ce n'est pas un dictionnaire mais un récit, écrit à la première personne par un écrivain fouineur, sensible à l'originalité du langage.
Un récit alerte, souvent drôle, qui mêle l'érudition au calembour, mené à la manière d'une enquête policière et qui aiguillonne à vif la curiosité du lecteur.
Que le coup de tabac des marins ait pu passer du vacarme de l’orage au « tonnerre » d’applaudissements qui salue « avec fracas » une représentation théâtrale particulièrement réussie, une pièce ou un acteur qui fait un tabac, c’est hautement probable, sinon à peu près certain. (Il faut remarquer que par ailleurs un grand nombre de termes techniques de la machinerie d’un théâtre sont directement empruntés au vocabulaire de la marine.)
Dans quelle mesure ces formes ont-elles influencé le glissement de « donner du tabac » à « passer à tabac » ? Si l’on a beaucoup prisé par le passé on a aussi beaucoup chiqué. La chique forme une boule qui gonfle la joue, comme un abcès, ou comme un gnon ! Victor Hugo notait lui-même : « Au XVIIe siècle, se battre, c’était “se donner du tabac” au XIXe, c’est “se chiquer la gueule”. » Ces expressions sont certainement de la même farine (et si l’on songe qu’il s’agit de poudre à priser : du même tabac !).
Se chiquer est devenu plus tard « se chicorer. » Faut-il penser qu’outre le jeu de mots la couleur y est pour quelque chose ? Dans ce genre de violence les boursouflures font à la victime une tête « comme un chou-fleur » — à la couleur près évidemment, car un visage couvert d’ecchymoses prend en quelques heures une teinte brun roussâtre caractéristique… une couleur tabac ! Les Anglais ont chez eux la formule beaten black and blue, « battu en noir et bleu », pour évoquer ces ravages. Est-ce que passer quelqu’un à tabac, c’est aussi lui « en donner » à un tel point que sa peau en gardera le hâle ?…
Gaston Esnault signale effectivement en 1879, chez les voyous et les policiers (les uns ne vont pas sans les autres), l’alternative occasionnelle « passer au tabac. » En tout cas Le Père Peinard, déjà cité, signale en 1898 qu’au cours des manifestations les partisans de Déroulède « indiquaient à la flicaille alliée les bons bougres à sucrer et à passer à tabac. »
Comme disent les linguistes, l’usage a prévalu !
Faire la grasse matinée
Je préfère terminer ce chapitre par un usage de plus haute civilisation. Faire la grasse matinée est une occupation très agréable, et qui semble avoir été inventée de fort longue date. On disait autrefois « dormir la grasse matinée », ainsi au début du XVIIe siècle M. Régnier s’exclame :
Plus tard le Joueur de Regnard annonce ainsi son programme :
Traditionnellement on considère que cette façon paresseuse est appelée ainsi parce qu’elle permet d’engraisser. « On dit qu’une femme dort la grasse matinée — explique Furetière, dont la discrimination de sexe est intéressante — pour dire qu’elle se lève tard, & qu’elle se tient au lit pour devenir grasse, pour faire du lard… » Pour une fois je crois que le vieux lexicographe exagère !
On sait que gras, grasse, viennent du latin crassus qui veut dire « épais. » Le mot a gardé longtemps son sens et sa forme d’origine, cras, crasse, conservés d’ailleurs dans l’expression une ignorance crasse, qui signifie simplement une « ignorance épaisse. » Je pense quant à moi que la « grasse matinée » a dû naître dans ces mêmes eaux proches de l’étymologie, avec la nuance de matinée longue, qui s’étale dans l’épaisseur du sommeil. L’idée d’« engraissement » liée à tant de mollesse aura sans doute donné la motivation nécessaire et permis à l’expression de se figer. Un conte du XIIIe siècle parle déjà de dames nonchalantes qui « se couchent tart, por ce fault qu’on les laisse dormir grans matinées por nourrir en leur gresse » !
Décidément il semble bien que ce soit les femmes qui ont inventé la qualité de la vie !
La vie mondaine
Riche homme a maints parents.