Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j’y ferai, les vivres ne manqueront pas.
– Monsieur, répliqua sévèrement Athos, ne soyez pas injuste et fou dans votre égoïsme ou dans votre douleur, comme il vous plaira. Dès que vous partez pour cette guerre avec l’intention d’y mourir, vous n’avez besoin de personne, et ce n’était pas la peine de vous faire recommander à M. de Beaufort. Dès que vous approchez du prince commandant, dès que vous acceptez la responsabilité d’une charge dans l’armée, il ne s’agit plus de vous, il s’agit de tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un cœur et un corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les nécessités de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l’officier est un ministre aussi utile qu’un prêtre, et qu’il doit avoir plus de charité qu’un prêtre.
– Monsieur, je le savais et je l’ai pratiqué, je l’eusse fait encore… mais…
– Vous oubliez aussi que vous êtes d’un pays fier de sa gloire militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous fussiez parfait.
– J’aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme; ils me guérissent, ils me prouvent que quelqu’un m’aime encore.
– Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos têtes, que vous reverrez plus pur encore à Djidgelli, et qui vous parlera de moi là-bas comme ici il me parle de Dieu.
Les deux gentilshommes, après s’être accordés sur ce point, s’entretinrent des folles façons du duc, convinrent que la France serait servie d’une manière incomplète dans l’esprit et la pratique de l’expédition, et, ayant résumé cette politique par le mot vanité, ils se mirent en marche pour obéir à leur volonté plus encore qu’au destin.
Le sacrifice était accompli.
Chapitre CCXXXVII – Le plat d'argent
Le voyage fut doux. Athos et son fils traversèrent toute la France en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d’intensité.
Ils mirent quinze jours pour arriver à Toulon, et perdirent tout à fait les traces de d’Artagnan à Antibes.
Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu garder l’incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses informations l’assurance qu’on avait vu le cavalier qu’il dépeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermée à partir d’Avignon.
Raoul se désespérait de ne point rencontrer d’Artagnan, il manquait à ce cœur tendre l’adieu et la consolation de ce cœur d’acier.
Athos savait par expérience que d’Artagnan devenait impénétrable lorsqu’il s’occupait d’une affaire sérieuse, soit pour son compte, soit pour le service du roi.
Il craignit même d’offenser son ami ou de lui nuire en prenant trop d’informations. Cependant, quand Raoul commença son travail de classement pour la flottille, et qu’il rassembla les chalands et allèges pour les envoyer à Toulon, l’un des pêcheurs apprit au comte que son bateau était en radoub depuis un voyage qu’il avait fait pour le compte d’un gentilhomme très pressé de s’embarquer.
Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner plus d’argent à pêcher quand tous ses compagnons seraient partis, insista pour avoir des détails.
Le pêcheur lui apprit que, environ six jours en deçà, un homme était venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite à l’île Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme était arrivé avec une grande caisse de voiture qu’il avait voulu embarquer malgré les difficultés de toute nature que présentait cette opération. Le pêcheur avait voulu se dédire. Il avait menacé, et sa menace n’avait abouti qu’à lui procurer un grand nombre de coups de canne rudement appliqués par ce gentilhomme, qui frappait fort et longtemps. Tout maugréant, le pêcheur avait eu recours au syndic de ses confrères d’Antibes, lesquels entre eux font la justice et se protègent; mais le gentilhomme avait exhibé certain papier à la vue duquel le syndic, saluant jusqu’à terre avait enjoint au pêcheur d’obéir, en le gourmandant d’avoir été récalcitrant. Alors on était parti avec le chargement.
– Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez échoué.
– Le voici. J’allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l’avait dit le gentilhomme; mais il changea d’avis et prétendit que je ne pourrais passer au sud de l’abbaye.
– Pourquoi pas?
– Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carrée des Bénédictins, vers la pointe du sud, le banc des Moines.
– Un écueil? fit Athos.
– À fleur d’eau et sous l’eau, passage dangereux, mais que j’ai franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le déposasse à Sainte Marguerite.
– Eh bien?
– Eh bien! monsieur, s’écria le pêcheur avec son accent provençal, on est marin ou on ne l’est pas, on connaît sa passe ou l’on n’est qu’une pluie d’eau douce. Je m’obstinais à vouloir passer. Le gentilhomme me prit au cou et m’annonça tranquillement qu’il allait m’étrangler. Mon second s’arma d’une hache, et moi aussi. Nous avions à venger l’affront de la nuit. Mais le gentilhomme mit l’épée à la main, avec des mouvements si vifs, que nous ne pûmes approcher ni l’un ni l’autre. J’allais lui lancer ma hache à la tête, et j’étais dans mon droit, n’est-ce pas monsieur? car un marin sur son bord est maître, comme un bourgeois dans sa chambre; j’allais donc, pour me défendre couper en deux le gentilhomme, lorsque tout à coup, vous me croirez si vous voulez, monsieur, ce coffre de carrosse s’ouvrit je ne sais comment, et il en sortit une manière de fantôme, coiffé d’un casque noir, avec un masque noir, quelque chose d’effrayant à voir qui nous menace du poing.
– C’était? dit Athos.
– C’était le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux, s’écria en le voyant: «Ah! merci, monseigneur.»
– C’est étrange! murmura le comte en regardant Raoul.
– Que fîtes-vous? demanda celui-ci au pêcheur.
– Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme nous étaient déjà trop peu contre deux gentilshommes; mais contre le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultâmes pas, mon compagnon et moi, mais nous ne fîmes qu’un saut à la mer: nous étions à sept ou huit cents pieds de la côte.
– Et alors?
– Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest, la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de Sainte-Marguerite.
– Oh!… mais les deux voyageurs?
– Bah! n’ayez donc pas d’inquiétudes. Voilà bien la preuve que l’un était le diable et protégeait l’autre; car, lorsque nous regagnâmes le bateau à la nage, au lieu de trouver ces deux créatures brisées par le choc, nous ne trouvâmes plus rien, pas même le carrosse.
– Étrange! étrange! répéta le comte. Mais, depuis, mon ami, qu’avez-vous fait?
– Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m’a mis le doigt sous le nez en m’annonçant que, si je cherchais à lui conter des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d’étrivières.