La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Je te dirai, ma chère sœur, que c’est l’épouse d’Edmond qui règle à présent ma mise, et je ne suis ni plus ni moins qu’elle; ce qui me va, à ce qu’on dit. Je suis beaucoup blanchie, mais à un point que je n’aurais pas espéré; car je suis brune, et fort brune, au moins par les cheveux; mais la ville ma donné une blancheur de peau, qui ne me rend pas reconnaissable, au prix de ce que j’étais. Manon me témoigne bien de l’amitié! elle me dit quelquefois: «Vous êtes la sœur bien-aimée de mon mari; vous le remplacez quand il est absent; je crois, d’ailleurs, par votre ressemblance, le voir en fille à côté de moi…» Je porte à présent des souliers et des mules, où en vérité je n’aurais pas cru pouvoir mettre le bout du pied en arrivant ici; il faut que les miens s’y soient rapetissés, et j’en suis vraiment étonnée! On me fait des compliments de tout ça, et Mme Parangon la première. C’est ce qui fait que je passe d’agréables moments du matin au soir, à n’entendre que des choses gracieuses et qui font plaisir. Je te dirai que je crois que ma petite figure a fait ici quelque impression sur des gens assez comme il faut: on ne se doute pas que je m’en doute; et, en effet, je me comporte comme si je ne m’en doutais pas, car une fille raisonnable doit ignorer ou paraître ignorer ces choses-là; et puis, j’ai ici de bons amis et de bonnes amies; mon frère, M. Loiseau, ma bonne et chère protectrice, ma sœur, Edmond, et Tiennette, qui est bien demoiselle, et charmante, comme tu le verras dans la lettre de notre cher frère à ton mari; toutes ces chères personnes-là s’aperçoivent pour moi de tout ce qu’il faut voir. Les hommes me paraissent aimables ici: au lieu que chez nous, leur rudesse me les rendait odieux, et c’était sincèrement que je les fuyais. Je n’aurais pourtant pas haï ton frère, s’il eût vécu; aussi, je ne sais qu’Edmond, qui lui fût comparable, pour la douceur de la figure… Je te conte tous mes petits secrets, chère sœur, et je ne te déguise rien: car je t’aime de tout mon cœur, et je ne veux pas avoir une pensée qui te soit cachée. J’embrasse nos chères sœurs, et deux fois Christine, qui m’a toujours la plus aimée. Tu diras un mot de ma lettre à notre bonne mère, et que je n’oublie pas le respect que je dois à notre bon père, dont ton mari est le lieutenant. Je t’embrasse mille fois.
URSULE R**.
P.-S. – Mon frère m’a parlé de me mettre, pour la conscience, entre les mains du Père, son ami: j’y serais assez portée; c’est un aimable homme; mais trop peut-être pour une jeune fille. Je consulterai Mme Parangon là-dessus.
Lettre 6. Réponse.
[Ma femme lui remontre doucement, d’après mes conseils.].
10 mars.
Ma très chère et très aimée sœur, je vous écris avec bien du plaisir, car quand on aime comme je vous fais, au défaut de la conversation, on aime à s’entretenir muettement avec les personnes qui nous sont chères, et qu’on a tant et si longtemps chéries, qu’elles ne peuvent par absence, comme elles ne le pourraient par torts, s’effacer de notre souvenir. Tant s’en faut que ça soit avec vous, chère sœur, qu’au contraire vous m’êtes, je crois, d’autant plus présente, en raison de ce que votre absence me prive du plaisir de voir en vous ma plus chère amie, et de plus la sœur du digne Pierre R** mon mari, lequel a vu votre lettre; et comme je vous dois la sincérité autant que l’amitié, chère sœur, je vous dirai que votre frère aîné, en la lisant, a par trois ou quatre fois froncé le sourcil, et sur ce que je lui ai demandé, ce qu’il y reprenait, il m’a répondu: «Ce n’est que légèreté; Ursule est légère, et ce sont les deux plus légers de chez nous qu’on a envoyés à la ville, et les plus beaux; comme aussi les meilleurs cœurs: Dieu les préserve! car je suis quelquefois en transe rapport à eux: et je vous en prie, ma chère femme, en vertu de l’affection que vous me portez, et de celle que vous avez toujours eue pour le cher Edmond et la très chère Ursule, de leur écrire du fond de votre bon cœur (car votre frère ne me dit jamais que des choses honorables), des discours qui leur rappellent nos années premières; et si mal arrivait, je sens que ce ressouvenir me ferait fondre en larmes, et il les y fera fondre aussi; car leur cœur bon et tendre est facile à toucher.» Je n’ai rien retranché de son discours, ma chère sœur, pas tant seulement une syllabe, et pendant que le voilà qui lit le prophète Jérémie, je vous écris. Chère et bonne sœur, ce mariage du cher Edmond, et la manière, nous ont bien surpris, ici! Mais la volonté de Dieu soit faite, et ce qui est fait et approuvé de nos bons père et mère, arrête et clos notre jugement; car la voix de Dieu parle par leur bouche: c’est ce qui fait qu’aussitôt que nous avons su leur approbation, mon mari, et moi-même, nous avons fait une lettre au nom de nos bons père et mère, pour donner toute satisfaction au cher et bien-aimé frère et à sa femme (que Dieu le veuille rendre heureux par elle, et elle heureuse par lui!) et les inviter à venir passer ici les fêtes de Pâques, et quelque temps avec; et je vous puis assurer, que je marquerai à la femme du cher frère, tous les sentiments d’une bonne sœur, et tels que je les dois à la femme d’Edmond. Quant à ce qui est de vous personnellement, très chère sœur, que ne puis-je avoir le bonheur de vous revoir aussi! En bonne vérité! si quand vous arriverez, je vous trouve un petit air émerillonné, comme quand vous êtes ici revenue avec nous, vous n’avez pas sitôt passé deux jours dans cette maison paternelle, que vous reprenez votre air de bonté naïve, qui vous va si bien et vous rend si jolie, que ce n’est rien de le dire, il faut le voir! Oh! ma chère sœur! je ne sais pas si vous gagnez à la blancheur de la ville, mais je sais bien qu’ici, avec votre œil modeste, votre grande paupière baissée, votre parler doux et timide, votre action retenue, votre marche posée, et pourtant si gracieuse et si vive, vous étiez, et êtes encore, un des plus agréables objets que le bon Dieu ait mis sur la terre, pour donner à ceux qui vous voient une idée de la gentillesse et de la beauté de ses créatures. Vous ressouvenez-vous, chère sœur, de ce jour, que nous étions, quatre de vos autres sœurs, vous et moi, sur le chemin de Vermenton, nous en revenant de la vigne du