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Voyage au bout de la nuit

Электронная книга - «Voyage au bout de la nuit». Краткое содержание книги:

« — Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal !…
— T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C'est pas une vie…
— Il y a l'amour, Bardamu !
— Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds. »
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Il ne me restait qu'un tout petit peu d'espoir, celui d'être fait prisonnier. Il était mince cet espoir, un fil. Un fil dans la nuit, car les circonstances ne se prêtaient pas du tout aux politesses préliminaires. Un coup de fusil vous arrive plus vite qu'un coup de chapeau dans ces moments-là. D'ailleurs, que trouverais-je à lui dire à ce militaire hostile par principe, et venu expressément pour m'assassiner de l'autre bout de l'Europe ?… S'il hésitait une seconde (qui me suffirait) que lui dirais-je ?… Que serait-il d'abord en réalité ? Quelque employé de magasin ? Un rengagé professionnel ? Un fossoyeur peut-être ? Dans le civil ? Un cuisinier ?… Les chevaux ont bien de la chance eux, car s'ils subissent aussi la guerre, comme nous, on ne leur demande pas d'y souscrire, d'avoir l'air d'y croire. Malheureux mais libres chevaux ! L'enthousiasme hélas ! c'est rien que pour nous, ce putain !

Je discernais très bien la route à ce moment et puis posés sur les côtés, sur le limon du sol, les grands carrés et volumes des maisons, aux murs blanchis de lune, comme de gros morceaux de glace inégaux, tout silence, en blocs pâles. Serait-ce ici la fin de tout ? Combien y passerais-je de temps dans cette solitude après qu'ils m'auraient fait mon affaire ? Avant d'en finir ? Et dans quel fossé ? Le long duquel de ces murs ? Ils m'achèveraient peut-être ? D'un coup de couteau ? Ils arrachaient parfois les mains, les yeux et le reste… On racontait bien des choses à ce propos et des pas drôles ! Qui sait ?… Un pas du cheval… Encore un autre… suffiraient ? Ces bêtes trottent chacune comme deux hommes en souliers de fer collés ensemble, avec un drôle de pas de gymnastique tout désuni.

Mon cœur au chaud, ce lapin, derrière sa petite grille des côtes, agité, blotti, stupide.

Quand on se jette d'un trait du haut de la Tour Eiffel on doit sentir des choses comme ça. On voudrait se rattraper dans l'espace.

Il garda pour moi secrète sa menace, ce village, mais toutefois, pas entièrement. Au centre d'une place, un minuscule jet d'eau glougloutait pour moi tout seul.

J'avais tout, pour moi tout seul, ce soir-là. J'étais propriétaire enfin, de la lune, du village, d'une peur énorme. J'allais me remettre au trot. Noirceur-sur-la-Lys ça devait être encore à une heure de route au moins, quand j'aperçus une lueur bien voilée au-dessus d'une porte. Je me dirigeai tout droit vers cette lueur et c'est ainsi que je me suis découvert une sorte d'audace, déserteuse il est vrai, mais insoupçonnée. La lueur disparut vite, mais je l'avais bien vue. Je cognai. J'insistai, je cognai encore, j'interpellai très haut, mi en allemand, mi en français, tour à tour, pour tous les cas, ces inconnus bouclés au fond de cette ombre.

La porte finit par s'entrouvrir, un battant.

« Qui êtes-vous ? » fit une voix. J'étais sauvé.

« Je suis un dragon…

— Un Français ? » La femme qui parlait, je pouvais l'apercevoir.

« Oui, un Français…

— C'est qu'il en est passé ici tantôt des dragons allemands… Ils parlaient français aussi ceux-là…

— Oui, mais moi, je suis français pour de bon…

— Ah !… »

Elle avait l'air d'en douter.

« Où sont-ils à présent ? demandai-je.

— Ils sont repartis vers Noirceur sur les huit heures… » Et elle me montrait le nord avec le doigt.

Une jeune fille, un châle, un tablier blanc, sortaient aussi de l'ombre à présent, jusqu'au pas de la porte…

« Qu'est-ce qu'ils vous ont fait ? que je lui ai demandé, les Allemands ?

— Ils ont brûlé une maison près de la mairie et puis ici ils ont tué mon petit frère avec un coup de lance dans le ventre… Comme il jouait sur le pont Rouge[7] en les regardant passer… Tenez ! qu'elle me montra… Il est là… »

Elle ne pleurait pas. Elle ralluma cette bougie dont j'avais surpris la lueur. Et j'aperçus — c'était vrai — au fond, le petit cadavre couché sur un matelas, habillé en costume marin ; et le cou et la tête livides autant que la lueur même de la bougie, dépassaient d'un grand col carré bleu. Il était recroquevillé sur lui-même, bras et jambes et dos recourbés l'enfant. Le coup de lance lui avait fait comme un axe pour la mort par le milieu du ventre. Sa mère, elle, pleurait fort, à côté, à genoux, le père aussi. Et puis, ils se mirent à gémir encore tous ensemble. Mais j'avais bien soif.

« Vous n'avez pas une bouteille de vin à me vendre ? que je demandai.

— Faut vous adresser à la mère… Elle sait peut-être s'il y en a encore… Les Allemands nous en ont pris beaucoup tantôt… »

Et alors, elles se mirent à discuter ensemble à la suite de ma demande et tout bas.

« Y en a plus ! qu'elle revint m'annoncer, la fille, les Allemands ont tout pris… Pourtant on leur en avait donné de nous-mêmes et beaucoup…

— Ah oui, alors, qu'ils en ont bu ! que remarqua la mère, qui s'était arrêtée de pleurer, du coup. Ils aiment ça…

— Et plus de cent bouteilles, sûrement, ajouta le père, toujours à genoux lui…

— Y en a plus une seule alors ? insistai-je, espérant encore, tellement j'avais grand-soif, et surtout de vin blanc, bien amer, celui qui réveille un peu. J' veux bien payer…

— Y en a plus que du très bon. Y vaut cinq francs la bouteille… consentit alors la mère.

— C'est bien ! » Et j'ai sorti mes cinq francs de ma poche, une grosse pièce.

« Va en chercher une ! » lui commanda-t-elle tout doucement à la sœur.

La sœur prit la bougie et remonta un litre de la cachette un instant plus tard.

J'étais servi, je n'avais plus qu'à m'en aller.

« Ils vont revenir ? demandai-je, inquiet à nouveau.

— Peut-être, firent-ils ensemble, mais alors ils brûleront tout… Ils l'ont promis en partant…

— Je vais aller voir ça.

— Vous êtes bien brave… C'est par là ! » que m'indiquait le père, dans la direction de Noirceur-sur-la-Lys… Même il sortit sur la chaussée pour me regarder m'en aller. La fille et la mère demeurèrent craintives auprès du petit cadavre, en veillée.

« Reviens ! qu'elles lui faisaient de l'intérieur. Rentre donc Joseph, t'as rien à faire sur la route, toi…

— Vous êtes bien brave », me dit-il encore le père, et il me serra la main.

Je repris, au trot, la route du Nord.

« Leur dites pas que nous sommes encore là au moins ! » La fille était ressortie pour me crier cela.

« Ils le verront bien, demain, répondis-je, si vous êtes là ! » J'étais pas content d'avoir donné mes cent sous. Il y avait ces cent sous entre nous. Ça suffit pour haïr, cent sous, et désirer qu'ils en crèvent tous. Pas d'amour à perdre dans ce monde, tant qu'il y aura cent sous.

« Demain ! » répétaient-ils, eux, douteux…

Demain, pour eux aussi, c'était loin, ça n'avait pas beaucoup de sens un demain comme ça. Il s'agissait de vivre une heure de plus au fond pour nous tous, et une seule heure dans un monde où tout s'est rétréci au meurtre c'est déjà un phénomène.

Ce ne fut plus bien long. Je trottais d'arbre en arbre et m'attendais à être interpellé ou fusillé d'un moment à l'autre. Et puis rien.

Il devait être sur les deux heures après minuit, guère plus, quand je parvins sur le faîte d'une petite colline, au pas. De là j'ai aperçu tout d'un coup en contrebas des rangées et encore des rangées de becs de gaz allumés, et puis, au premier plan, une gare tout éclairée avec ses wagons, son buffet, d'où ne montait cependant aucun bruit… Rien. Des rues, des avenues, des réverbères, et encore d'autres parallèles de lumières, des quartiers entiers, et puis le reste autour, plus que du noir, du vide, avide autour de la ville, tout étendue elle, étalée devant moi, comme si on l'avait perdue la ville, tout allumée et répandue au beau milieu de la nuit. J'ai mis pied à terre et je me suis assis sur un petit tertre pour regarder ça pendant un bon moment.

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7

Le pont Rouge : Pont-Rouge, lieu-dit des environs d’Armentières, par où était passé le 120 régiment de cuirassiers auquel appartenait Céline.

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