Voyage au bout de la nuit
- Автор: Céline Louis-Ferdinand
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070360284
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Voyage au bout de la nuit». Краткое содержание книги:
— T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C'est pas une vie…
— Il y a l'amour, Bardamu !
— Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds. »
Il avait raison, Robinson, le jour était impitoyable, de la terre au ciel. Tels que nous allions sur la chaussée, on devait avoir l'air bien inoffensifs tous les deux toujours, bien naïfs même, comme si l'on rentrait de permission. « T'as entendu dire que le Ier hussards a été fait prisonnier tout entier ?… dans Lille ?… Ils sont entrés comme ça, qu'on a dit, ils savaient pas, hein ! le colonel devant… Dans une rue principale mon ami ! Ça s'est refermé… Par-devant… Par-derrière… Des Allemands partout !… Aux fenêtres !… Partout… Ça y était… Comme des rats qu'ils étaient faits !… Comme des rats ! Tu parles d'un filon !…
— Ah ! les vaches !…
— Ah dis donc ! Ah dis donc !… » On n'en revenait pas nous autres de cette admirable capture, si nette, si définitive… On en bavait. Les boutiques portaient toutes leurs volets clos, les pavillons d'habitation aussi, avec leur petit jardin par-devant, tout ça bien propre. Mais après la Poste on a vu que l'un de ces pavillons, un peu plus blanc que les autres, brillait de toutes ses lumières à toutes les fenêtres, au premier comme à l'entresol. On a été sonner à la porte. Notre cheval toujours derrière nous. Un homme épais et barbu nous ouvrit. « Je suis le Maire de Noirceur — qu'il a annoncé tout de suite, sans qu'on lui demande — et j'attends les Allemands ! » Et il est sorti au clair de lune pour nous reconnaître le Maire. Quand il s'aperçut que nous n'étions pas des Allemands nous, mais encore bien des Français, il ne fut plus si solennel, cordial seulement. Et puis gêné aussi. Évidemment, il ne nous attendait plus, nous venions un peu en travers des dispositions qu'il avait dû prendre, des résolutions arrêtées. Les Allemands devaient entrer à Noirceur cette nuit-là, il était prévenu et il avait tout réglé avec la Préfecture, leur colonel ici, leur ambulance là-bas, etc. Et s'ils entraient à présent ? Nous étant là ? Ça ferait sûrement des histoires ! Ça créerait sûrement des complications… Cela il ne nous le dit pas nettement, mais on voyait bien qu'il y pensait.
Alors il se mit à nous parler de l'intérêt général, dans la nuit, là, dans le silence où nous étions perdus. Rien que de l'intérêt général… Des biens matériels de la communauté… Du patrimoine artistique de Noirceur, confié à sa charge, charge sacrée, s'il en était une… De l'église du XVe siècle notamment… S'ils allaient la brûler l'église du XVe ? Comme celle de Condé-sur-Yser à côté ! Hein ?… Par simple mauvaise humeur… Par dépit de nous trouver là nous… Il nous fit ressentir toute la responsabilité que nous encourions… Inconscients jeunes soldats que nous étions !… Les Allemands n'aimaient pas les villes louches où rôdaient encore des militaires ennemis. C'était bien connu.
Pendant qu'il nous parlait ainsi à mi-voix, sa femme et ses deux filles, grosses et appétissantes blondes, l'approuvaient fort, de-ci, de-là, d'un mot… On nous rejetait, en somme. Entre nous, flottaient les valeurs sentimentales et archéologiques, soudain fort vives, puisqu'il n'y avait plus personne à Noirceur dans la nuit pour les contester… Patriotiques, morales, poussées par des mots, fantômes qu'il essayait de rattraper, le Maire, mais qui s'estompaient aussitôt vaincus par notre peur et notre égoïsme à nous et aussi par la vérité pure et simple.
Il s'épuisait en de touchants efforts, le Maire de Noirceur, ardent à nous persuader que notre Devoir était bien de foutre le camp tout de suite à tous, les diables, moins brutal certes mais tout aussi décidé dans son genre que notre commandant Pinçon.
De certain, il n'y avait à opposer décidément à tous ces puissants que notre petit désir, à nous deux, de ne pas mourir et de ne pas brûler. C'était peu, surtout que ces choses-là ne peuvent pas se déclarer pendant la guerre. Nous retournâmes donc vers d'autres rues vides. Décidément tous les gens que j'avais rencontrés pendant cette nuit-là m'avaient montré leur âme.
« C'est bien ma chance ! qu'il remarqua Robinson comme on s'en allait. Tu vois. si seulement t'avais été un Allemand toi, comme t'es un bon gars aussi, tu m'aurais fait prisonnier et ça aurait été une bonne chose de faite… On a du mal à se débarrasser de soi-même en guerre !
— Et toi, que je lui ai dit, si t'avais été un Allemand, tu m'aurais pas fait prisonnier aussi ? T'aurais peut-être alors eu leur médaille militaire ! Elle doit s'appeler d'un drôle de mot en allemand leur médaille militaire, hein ? »
Comme il ne se trouvait toujours personne sur notre chemin à vouloir de nous comme prisonniers, nous finîmes par aller nous asseoir sur un banc dans un petit square et on a mangé alors la boîte de thon que Robinson Léon promenait et réchauffait dans sa poche depuis le matin. Très au loin, on entendait du canon à présent, mais vraiment très loin. S'ils avaient pu rester chacun de leur côté, les ennemis, et nous laisser là tranquilles !
Après ça, c'est un quai qu'on a suivi ; et le long des péniches à moitié déchargées, dans l'eau, à longs jets, on a uriné. On emmenait toujours le cheval à la bride, derrière nous, comme un très gros chien, mais près du Pont, dans la maison du Pasteur, à une seule pièce, sur un matelas aussi, était étendu encore un mort, tout seul, un Français, commandant de chasseurs à cheval qui ressemblait d'ailleurs un peu à ce Robinson, comme tête.
« Tu parles qu'il est vilain ! que me fit remarquer Robinson. Moi j'aime pas les morts…
— Le plus curieux, que je lui répondis, c'est qu'il te ressemble un peu. Il a un long nez comme le tien et toi t'es pas beaucoup moins jeune que lui…
— Ce que tu vois, c'est par la fatigue, forcément qu'on se ressemble un peu tous, mais si tu m'avais vu avant… Quand je faisais de la bicyclette tous les dimanches !… J'étais beau gosse ! J'avais des mollets, mon vieux ! Du sport, tu sais ! Et ça développe les cuisses aussi… »
On est ressortis, l'allumette qu'on avait prise pour le regarder s'était éteinte.
« Tu vois, c'est trop tard, tu vois !… »
Une longue raie grise et verte soulignait déjà au loin la crête du coteau, à la limite de la ville, dans la nuit ; le Jour ! Un de plus ! Un de moins ! Il faudrait essayer de passer à travers celui-là encore comme à travers les autres, devenus des espèces de cerceaux de plus en plus étroits, les jours, et tout remplis avec des trajectoires et des éclats de mitraille.
« Tu reviendras pas par ici toi, dis, la nuit prochaine ? qu'il demanda en me quittant.
— Il n'y a pas de nuit prochaine, mon vieux !… Tu te prends donc pour un général !
— J' pense plus à rien, moi, qu'il a fait, pour finir… À rien, t'entends !… J' pense qu'à pas crever… Ça suffit… J' me dis qu'un jour de gagné, c'est toujours un jour de plus !
— T'as raison… Au revoir, vieux, et bonne chance !…
— Bonne chance à toi aussi ! Peut-être qu'on se reverra ! »
On est retournés chacun dans la guerre. Et puis il s'est passé des choses et encore des choses, qu'il est pas facile de raconter à présent, à cause que ceux d'aujourd'hui ne les comprendraient déjà plus.
Pour être bien vus et considérés, il a fallu se dépêcher dare-dare de devenir bien copains avec les civils parce qu'eux, à l'arrière, ils devenaient à mesure que la guerre avançait, de plus en plus vicieux. Tout de suite j'ai compris ça en rentrant à Paris et aussi que leurs femmes avaient le feu au derrière, et les vieux des gueules grandes comme ça, et les mains partout, aux culs, aux poches.
On héritait des combattants à l'arrière, on avait vite appris la gloire et les bonnes façons de la supporter courageusement et sans douleur.
Les mères, tantôt infirmières, tantôt martyres, ne quittaient plus leurs longs voiles sombres, non plus que le petit diplôme que le Ministre leur faisait remettre à temps par l'employé de la Mairie. En somme, les choses s'organisaient.