Dico franco-loufoque
- Автор: Dac Pierre
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 978-2277301288
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Dico franco-loufoque». Краткое содержание книги:
Le Parti nazi deviendrait le Parti blanchi, de façon à laisser croire à sa guérison.
Le Régime autoritaire changerait également de nom ; il ne serait plus que le Régime obéissant, l’autorité risquant d’être considérée comme une marque d’entêtement.
Le livre-programme d’Hitler, Ma Guerre, continuerait à être en vente, mais prendrait le titre de Ma Paix.
Avec un rien d’étonnement, le vénéré rédacteur en chef de L’Os à moelle a reçu par la voie diplomatique une lettre qui lui parut parfaitement illisible. Elle n’était en effet rédigée en aucune langue digne de ce nom : écrite par Goebbels lui-même, elle se composait avant tout d’un stock infiniment varié d’aboiements, glapissements, éructations qui forment l’essentiel du style de ce ministre à la courte patte.
Nos connaissances en ornithologie nous ont permis de traduire cette lettre qui fourmille de noms d’oiseaux.
Monsieur et tête de cochon,
Si j’ai recours à des formules de politesse, c’est pour vous faire savoir mes volontés suprêmes, après que vous aurez répondu aux explications que je réclame de votre gueule de raie, comme nous disons, nous autres diplomates.
Dans le dernier numéro de votre chiffon de papier, vous avez consacré un article de première page à quel sujet ? Au fumier. Oui, au fumier, sans autre précision. Eh bien ! je vous le dis, triste résidu d’une race abâtardie, le Reich ne peut tolérer une pareille insolence : quand on fait de l’ironie à propos du fumier, ce n’est pas seulement notre Führer (heil !) qui se sent visé ; le maréchal Goering (heil !) en prend aussi sa petite part, le général von Brauchitsch (heil !) se trémousse d’indignation et moi-même (heil ! heil ! et heil !), j’en ai des sueurs tièdes au niveau du plexus solaire. Mais ce n’est pas tout, entendez-vous, lamentable fond de poubelle : s’en prendre au fumier, c’est attaquer l’Allemagne tout entière, collective, totale, une et indivisible.
Fumier über alles, voilà notre devise. Et si ça ne vous plaît pas, fœtus endimanché, vous n’avez qu’à le dire ; nous nous chargeons de vous protéger. Et quand nous protégeons quelqu’un, vous savez où ça le mène.
En conséquence, moi, Goebbels (heil ! heil ! trois fois heil ! six fois heil ! et puis de l’heil comme s’il en pleuvait !), je vous dis ceci : « Hürscht ! Kraftanschin Rendorf Schweinigerfresse !Triibzigweinighinkelgronensprutz ! À bon entendeur… »
Très touché par cette aimable littérature, Pierre Dac a dit : « Veuillez répondre à M. Goebbels que je le prie de me foutre la paix. »
Mais prenons garde : une paix à la Goebbels, ce serait sûrement une paix boiteuse.
LONDRES
Pierre Dac n’a pas entendu l’appel du 18 juin, mais il en a entendu parler. Il a aussitôt décidé qu’il était de son devoir de rejoindre, à Londres, l’équipe réunie par le général de Gaulle. Il y parvient le 30 octobre 1943 après avoir, entre autres, traversé les Pyrénées à pied sous la neige et passé un an et demi dans diverses prisons espagnoles en dormant parfois sur une paillasse. Jusqu’au mois d’août 1944, au micro de la BBC, il est l’un des « Français qui parlent aux Français ». Le chansonnier met alors tout son talent au service du moral de son pays. Sa popularité est telle que l’impact auprès des auditeurs est immense. Chaque soir, peu après 21 h 30, Pierre Dac est au micro le temps d’une chanson ou d’un éditorial. Certains de ses textes méritent leur place au panthéon de la polémique.
30 octobre 1943 : première intervention au micro après son arrivée à Londres :
« L’ensemble de mes sensations depuis mon arrivée à Londres peut se traduire par cette simple phrase : “Ça me fait tout drôle.” Il va de soi que le mot “drôle” doit être pris ici non au sens littéral, mais au sens curieux, bizarre, troublant, bref, pour employer une expression renouvelée des Grecs et des Truands réunis, il signifie que “j’en prends un bon coup dans le porte-pipe”.
Quand je me promène tranquillement dans les rues, les bras ballants ou les mains dans les poches, sans sentir à mes poignets la désagréable meurtrissure des menottes, quand je marche sans éprouver le choc au cœur provoqué par la sensation d’être filé, prélude à une imminente arrestation, ça me fait tout drôle !
Ce qui me fait peut-être le plus drôle de tout, ce sont les nuits ; les nuits que je passe maintenant dans un lit, alors que pendant de longs mois je n’ai eu entre mes os et le ciment que l’espace de ma patience et de mon espérance. Encore que la prison offrait pour moi l’avantage — tout relatif — d’une situation nette et totalement dépourvue d’équivoque : j’étais dedans, c’était net et précis, et je n’avais qu’une pensée : en sortir ; par contre, quand j’en étais sorti, je vivais avec la crainte constante d’être interviewé par des reporters de l’Ordre nouveau, qui, sous prétexte de me faire visiter l’exposition de “la matraque pour tous”, m’auraient incontinent remis à l’ombre. Et dans l’état de demi-veille qui précède mon sommeil, je me remémore mes nuits de France, nuits que continuent à vivre tous les camarades connus ou inconnus qui mènent le combat contre les gouapes hitléro-collaborationnistes. Nous nous réunissions souvent le soir ; parfois il en manquait à l’appel. L’un de nous demandant : “Alors, Charles ou André, ou Jean ?” un autre répondant : “Il y est” la conversation continuait ainsi :
— Interrogé ?
— Oui.
— Torturé ?
— Oui.
— Et alors ?
— Il n’a rien dit.
C’était tout ; nous nous séparions en nous disant : “À demain.” Et nous ajoutions mentalement : “Peut-être.” Chacun rentrait chez soi et se couchait, à moitié habillé ; le programme se déroulait alors dans l’ordre quotidien ; valise prête au pied du lit, brusques réveils, sueurs au front au moindre craquement, tout bruit, toute voix devenant hostile et suspect.
Ça me fait tout drôle d’évoquer tous ces souvenirs, qui s’affirment à ma mémoire, à mesure qu’ils s’éloignent dans le temps. Il y a bien des choses encore qui me font tout drôle depuis mon arrivée à Londres, comme par exemple pouvoir écouter la radio sans être contraint de prendre, sous l’évier, la position du cor de chasse ; couché, ne plus entendre cet hallucinant bruit de bottes sur le pavé ni ces chants dont nous font bénéficier ces messieurs de la Wehrmacht sitôt qu’ils sont plus de deux ; ne plus voir les mascarades tragico-comiques du SOL ni les lamentables défilés d’enfants qu’on fait marcher au pas en les obligeant à chanter Maréchal, nous voilà. Ça me fait tout drôle aussi de penser que bientôt, nous aussi, nous pourrons chanter Maréchal, nous voilà, mais pas du tout dans le sens voulu par les auteurs de ce joli morceau de littérature pseudo-musicale.
Pour conclure, ça me fait tout drôle de voir flotter les drapeaux alliés et de ne plus avoir devant les yeux l’obsession de l’étendard à croix gammée. Ça me fait tout drôle de me savoir à trente-cinq minutes de Paris. Ça me fait tout drôle d’être accueilli par les Anglais avec autant de sympathie et de gentillesse. À plusieurs reprises, depuis que je suis ici, j’ai senti ma gorge se serrer. Mais je me raidis, car le jour où je me donnerai la permission de laisser couler mes larmes sera celui où je remettrai les pieds sur la terre de France.
Parce que, n’est-ce pas, ce jour-là, ça me fera tout drôle. »