Dico franco-loufoque
- Автор: Dac Pierre
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 978-2277301288
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Dico franco-loufoque». Краткое содержание книги:
Depuis quelque temps, on sentait que quelque chose allait se produire : chacun avait comme une sorte de pressentiment, une espèce de vague prescience d’événements définitifs : c’était impalpable, aérien, imprécis, volatil et cependant presque concret dans sa fluidité embryonnaire ; les gens respiraient difficilement, oppressés par cette attente dont on sentait qu’elle se raccourcissait à mesure qu’elle s’allongeait : les nerfs se tendaient à tel point que nombre de ménagères faisaient sécher le linge dessus pour leur faire prendre patience.
Et puis, un soir, un trou se produisit dans le voile des nuées de l’avenir : mes camarades et moi-même, réunis dans l’arrière-salle du Grand Café des Hémiplégiques Francs-Comtois, eûmes soudain la révélation de ce que le monde attendait de nous. Nous n’avions plus à hésiter ; notre devoir était tout tracé et la porte de l’espoir s’entrouvrait à deux battants sur la fenêtre donnant sur la route de l’optimisme et de la bonne humeur : l’idée, la grande iDée avec un grand D était née, L’Os à moelle était virtuellement créé.
Cependant je vous dois quelques explications, car je ne doute point que d’aucuns esprits subtils et retors ne vont pas manquer de me demander le pourquoi des raisons qui ont milité en faveur de ce titre L’Os à moelle. Pourquoi L’Os à moelle ?
Ce titre, L’Os à moelle, est véritablement l’expression synthétique de nos buts et de nos aspirations. C’est tellement facile à comprendre que je juge parfaitement inutile de donner des explications qui ne feraient qu’embrouiller la chose comme par laquelle je vous expose la clarté de nos intentions.
N’oublions pas, en outre, que l’os à moelle fait partie intégrante de notre patrimoine et qu’il remonte à une antiquité qui n’a son équivalent que dans les temps les plus reculés. De tout temps, l’os à moelle a été vénéré et son influence astrale reconnue par les personnalités les plus marquantes telles que Nicolas Flamel, Pichegru et Jules Grévy.
Au temps des Gaulois, le fameux gui qu’adoraient ces derniers n’était autre que l’os à moelle qui, à l’époque, n’était pas encore passé du règne végétal au règne minéral : les campagnes celtes verdissaient à l’ombre des ossamoelliers, au pied desquels les comiques en vogue chantaient leurs plus désopilants refrains dont l’un des plus célèbres : Le druide a perdu son dolmen, est parvenu jusqu’à nous.
Au cours des siècles, l’Os à moelle subit de nombreuses métamorphoses et même une éclipse totale sous la Révolution française : aujourd’hui, nous assistons à son apothéose et à sa cristallisation définitive sous la forme du présent journal.
Voilà pourquoi, amis lecteurs, nous avons choisi ce titre : L’Os à moelle ! Nous tâcherons de nous en montrer dignes et de le maintenir sur le chemin du sourire et de la saine plaisanterie ; nous éviterons évidemment toute bifurcation politique, car nous voulons bien être loufoques mais pas fous.
Vous savez tout maintenant ; il ne me reste plus qu’à souhaiter à notre journal tout ce que nous pouvons lui souhaiter afin qu’il puisse accomplir l’œuvre à laquelle il est dévolu dans une atmosphère propre à regrouper les bonnes volontés éparses dans un climat dont l’indé-fectibilité ne le cédera qu’à une euphorie sereine, indélébile et entièrement prise dans la masse.
POÉSIE
Amoureux de la littérature en général et de Victor Hugo en particulier, Pierre Dac s’est amusé, en 1938, à parodier un poème célèbre, Après la bataille. Depuis, d’innombrables lycéens ont récolté un zéro pointé en récitation pour avoir involontairement déclamé ce qui suit, à la place du texte réclamé par leur professeur.
Écrit en 1952, ce texte poético-loufoque a presque aussitôt été enregistré par Fernandel. Un disque devenu quasiment introuvable, passionnément recherché par les collectionneurs.
« Née des amours du Rhône et de la Saône, la Linotte, charmante petite rivière, prit sa source, par un clair matin d’avril, au pied de la colline de Fourvières, sous le saint patronage de Notre-Dame du même nom sanctifié. Toutes les divinités lacustres et fluviales de la région étaient présentes à sa naissance et les plus heureux présages semblaient présider à sa destinée.
Ses premières années s’écoulèrent douces et tranquilles.
Son père, le Rhône, établit, en aval de Lyon, un barrage pour que l’eau dont elle était nourrie fût exempte d’impuretés et de souillures.
Gâtée et dorlotée par sa mère, la Saône, elle devint vite un adorable petit ruisselet, puis un ravissant ruisseau qui faisait l’admiration de tous et de toutes.
Petit ruisseau deviendra grand, lui murmurait parfois le vent par les chaudes soirées d’été. En effet, elle grandit et, de ruisseau, un beau jour, devint rivière. Ah ! la délicieuse petite rivière que la Linotte ! Et comme son nom lui allait bien !
Gracieuse, fine, claire, limpide, avec un teint transparent et délicat qui lui donnait un aspect d’infinie pureté.
… Un peu étourdie, aussi…
Elle s’allongeait paresseusement, s’étirait, serpentait à travers les vignes, s’arrêtant parfois sur un banc de galets pour s’offrir à la caresse du soleil qui la faisait miroiter de mille feux étincelants. Les peupliers, au passage, lui faisaient signe de leurs basses branches, les roseaux se penchaient tendrement sur elle et les saules pleuraient des larmes de joie et d’émotion en la voyant si joliment couler.
Bref, sautant, caracolant, courant, malgré la défense de ses parents, après les libellules et les papillons, sous l’œil indulgent des ajoncs, car on sait que les ajoncs sont de braves joncs.
La nuit, la lune lui prêtait, pour jouer, ses plus beaux reflets d’argent et n’omettait jamais, en s’en allant, de lui laisser un grand croissant pour son petit déjeuner.
La brise et le zéphyr venaient lui murmurer les beaux refrains qu’ils avaient rapportés de leurs lointains voyages.