Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
Belgodère, parvenu à l’abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle prisonnière, c’est-à-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure où quelques heures auparavant était enfermée Violetta. Dans la pièce sans fenêtre, à la lumière d’un flambeau, il eut la curiosité d’examiner la remplaçante de Violetta. Elle avait des cheveux noirs frissonnants et de larges yeux noirs d’un éclat mystérieux, comme on en voit aux filles d’Orient. Belgodère, surpris de cette beauté, qui ressemblait si peu au type de beauté parisienne, secoua la tête et, franchissant la porte, la referma à double tour. Jeanne tressaillit. Pourquoi l’enfermait-on?…
– Qu’est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable si je comprends quelque chose en cette affaire, et si je vois une lueur dans ces ténèbres… Croasse! Que veut la signora Fausta? Où me conduit-elle?… Bah! Je vais le savoir tout à l’heure sans doute… Croasse!… Elle m’a dit: «Raconte-moi ton histoire et je te dirai ce que va devenir Violetta…» J’y vais, par l’enfer! Le bon moment approche… Croasse veillera sur la petite en mon absence… Croasse!…
À ce troisième appel, Croasse ne répondit pas plus qu’aux deux premiers.
– Tu dors, gronda Belgodère, tu as l’audace de dormir pendant que je travaille! Attends un peu, misérable gibier de sac et de corde, attends, maître dormeur enragé, je viens, va, ne te dérange pas…
En grommelant ces aménités, le bohémien avait saisi le fameux gourdin avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et sans hâte montait l’échelle qui aboutissait à la soupente. Là, il eut une exclamation de rage: pas de Croasse! Belgodère, par acquit de conscience, asséna quelques coups dans le foin, et bien convaincu que Croasse avait déménagé, redescendit, chercha partout, parcourut l’enclos et dut enfin se rendre à l’évidence: Croasse avait disparu, Belgodère ne s’en inquiéta pas outre mesure. Il se reprocha seulement de n’avoir pas songé à enfermer son ancien «hercule» et s’avoua, car il était juste au fond, que Croasse, après la formidable raclée, avait dû éprouver un légitime besoin de s’éloigner le plus possible de la trique en question. Il réfléchit que d’ailleurs, cette nouvelle prisonnière dont il ne savait pas le nom et qui lui importait médiocrement ne pourrait s’évader de sitôt, et sans prévenir l’abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui l’attendaient pour le ramener au palais de la Cité. Une heure plus tard, Belgodère entrait dans la mystérieuse maison où le lendemain soir de son arrivée à Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc de Guise.
XXXII LE SECRET DE BELGODÈRE
Fausta attendait le bohémien dans cette pièce où nous avons déjà introduit nos lecteurs et où ses deux suivantes favorites, Myrthis et Léa, s’occupaient à lui préparer une boisson réconfortante. En entrant, et tout en s’inclinant, Belgodère loucha fortement vers ces préparatifs.
– Qu’on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.
Ces mots étaient à peine prononcés qu’un serviteur entra portant une petite table sur laquelle se trouvaient une respectable bouteille et un gobelet d’argent massif. Le tout fut déposé devant Belgodère qui, sur l’invitation de Fausta, s’assit sans plus de façons.
– Magnifique gobelet, fit-il pour entrer en matière.
– Buvez, mon maître, buvez hardiment. Et quant au gobelet, Vous le garderez en souvenir de cette soirée.
L’œil de Belgodère pétilla de cupidité. Il se versa une rasade, porta la main gauche à son cœur en levant le gobelet, ce qui était pour lui le comble de la galanterie, et renversant la tête en arrière, le vida d’un trait.
– Fameux! dit-il, toujours par galanterie, car il se connaissait peu en bons vins, et celui-ci qui était une véritable ambroisie semblait médiocre à son gosier enflammé.
– C’est du Lachryma-Christi, dit la Fausta avec un sourire. Eh bien, reprit-elle en trempant elle-même ses lèvres dans le verre de cristal que lui présentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une intéressante histoire à me raconter?
– Heu!… C’est l’histoire de beaucoup d’entre nous autres, pauvres bohémiens chassés, traqués, bâtonnés, pendus, grillés, écorchés vifs, roués, questionnés, étripés et parfois même forcés de nous faire chrétiens, c’est-à-dire mécréants.
Fausta sourit: le vin, si faible qu’il parut à Belgodère, lui déliait la langue.
– Donc, reprit le sacripant dont l’œil sombre se troublait, c’est une histoire qui vous semblera peu curieuse. Cent fois, vous avez dû entendre la pareille sans vous en émouvoir, puisqu’il s’agissait seulement d’enfant de bohème.
– Ne t’ai-je pas dit que je considère les bohèmes comme des hommes faits à l’image des chrétiens? dit gravement Fausta. Et que je respecte leur religion et que leurs coutumes ne me paraissent pas blâmables?
– Oui, vous m’avez dit cela!… Et c’est cela, plus que toute autre chose, qui fait que je me suis attaché à vous et que je vous suis fidèle comme un dogue.
Fausta sourit encore.
– Raconte donc sans crainte, reprit-elle. Si une injustice a été commise à ton égard, peut-être puis-je la réparer…
– Trop tard! dit sourdement Belgodère…
– Si tu as au cœur une douleur inguérissable, peut-être puis-je te consoler!
– Puissé-je être foudroyé plutôt que de me laisser consoler! gronda Belgodère.
– Enfin, si tu as gardé une haine contre ceux qui t’ont fait du mal, si tu poursuis une vengeance, tu sais que je puis t’aider.
– Oui! dit alors Belgodère. Vous pouvez compléter ma vengeance. Vous êtes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu’il n’eût souffert par moi seul…
– C’est donc de Claude seul que tu as à te venger?
Belgodère venait d’achever le flacon. Il baissa la tête qu’il laissa tomber dans ses deux mains énormes. Fausta fit un signe: un flacon plein remplaça aussitôt sur la table le flacon vide.
– Écoutez, dit alors Belgodère, j’ai l’air d’une brute, n’est-ce pas? Je ressemble à un de ces fauves qui ont à peine visage humain? Que suis-je? Un bohème. Un être que l’on redoute pour la force de ses poings et que l’on hait pour sa méchanceté. Que diriez-vous si je vous apprenais que dans la poitrine du fauve, il y a un cœur d’homme?
Fausta ne répondait pas. Elle attendait.
– Pourtant, cela est, reprit Belgodère; si inconcevable que cela puisse paraître, j’ai eu un cœur, puisqu’il y a eu une époque de ma vie où je ne songeais ni à la haine, ni à la vengeance, une époque où j’ai aimé!
Belgodère, une fois encore, s’était tu, comme s’il eût hésité à remuer la vase de son passé.
– Continue! dit Fausta impérieusement.
– Il a donc été un temps, dit alors Belgodère, où je n’étais pas ce que je parais être. Je ne dis pas que j’étais un agneau, non: mais enfin, je n’étais pas un tigre. Pour tout dire, je me laissais vivre sans songer ni à bien ni à mal, ni à dieu ni à diable lorsqu’un jour je m’aperçus que j’étais amoureux… Ce n’est rien pour un autre homme: pour moi, c’était terrible. En effet, j’étais très laid, et je le savais… on me l’avait tant répété… J’étais le plus fort, le plus redouté de ma tribu. Quiconque me regardait de travers était sûr de son affaire; moi qui ne demandait qu’à vivre en paix, j’avais vite fait de découdre une peau. Ah! oui, on me craignait… hommes et femmes, tout tremblait devant moi. Mais moi je tremblais devant Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu’autour de Magda, rôdaient cinq ou six beaux garçons, dont le plus laid était cent fois plus beau que moi.