Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d’un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d’argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l’autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l’eau s’étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.
C’était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu’elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l’œil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l’homme à l’oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.
Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :
— Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu’il m’ait été donné d’admirer.
« J’ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.
« J’ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.
« J’ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.
« Eh bien ! Je n’ai rien vu de plus surprenant qu’Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.
« Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers d’Homère me reviennent en tête ; c’est une ville du vieil Orient, ceci, c’est une ville de l’Odysée, c’est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.
M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : — Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l’an 340 avant J.-C. Elle reçut d’eux le nom grec d’Antipolis, c’est-à-dire “contreville”, ville en face d’une autre, parce qu’en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.
« Après la conquête des Gaules, les Romains firent d’Antibes une ville municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.
« Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps…
Il continuait. Je l’arrêtai :
— Peu m’importe ce qu’elle fut. Je vous dis que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. Côte d’Asie ou côte d’Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages ; et il n’en est point, sur l’autre bord de la Méditerranée qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.
Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.
M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : — C’est Mme Parisse, vous savez !
Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma dans mon rêve.
Je dis cependant :
— Qui ça, Mme Parisse ?
Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J’affirmai que je ne la savais point ; et je regardais la femme qui s’en allait sans nous voir, rêvant, marchant d’un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l’antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu’un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.
Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C’était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu’elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.
Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.
Comme il s’ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermée en sa double enceinte d’énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.
Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d’été, respirer l’air frais sous les arbres. Comment s’aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l’un à l’autre, sans doute. L’image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l’officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et l’image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d’or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.
A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s’inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu’il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d’être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l’admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu’à l’horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d’une causerie de quelques minutes.
Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s’entretenant de sujets quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l’émotion du regard, et qui font battre le cœur, car elles confessent l’âme, mieux qu’un aveu.
Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l’air de les entendre.
Et il fut convenu entre eux qu’ils s’aimaient sans qu’ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.
Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.
Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.
Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :
— Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.
Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d’ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l’écouta point et rentra d’un air fâché.
Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès l’aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l’école du tambour à l’école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.
La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.
Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : "Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures. Parisse."