Mademoiselle De Maupin
- Автор: Gautier Théophile
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Mademoiselle De Maupin». Краткое содержание книги:
– Voyez-vous, d’Albert, c’est que je ressemble plus à Diane chasseresse qu’à toute autre chose. – J’ai pris fort jeune cet habit d’homme pour des raisons qu’il serait long et inutile de vous dire. – Vous avez seul deviné mon sexe, – et, si j’ai fait des conquêtes, ce n’a été que de femmes, conquêtes fort superflues et dont j’ai été plus d’une fois embarrassée. – En un mot, quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge, – vierge comme la neige de l’Himalaya, comme la Lune avant qu’elle n’eût couché avec Endymion, comme Marie avant d’avoir fait connaissance avec le pigeon divin, et je suis grave ainsi que toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut revenir. – C’est une métamorphose, une transformation que je vais subir. – Changer le nom de fille en nom de femme, n’avoir plus à donner demain ce que j’avais hier; quelque chose que je ne savais pas et que je vais apprendre, une page importante tournée au livre de la vie. – Voilà pourquoi j’ai l’air triste, mon ami, et non pour rien qui soit de votre faute. En disant cela, elle sépara de ses deux belles mains les longs cheveux du jeune homme, et posa sur son front pâle ses lèvres mollement plissées.
D’Albert, singulièrement ému par le ton doux et solennel dont elle débita toute cette tirade, lui prit les mains et en baisa tous les doigts, les uns après les autres, – puis rompit fort délicatement le lacet de sa robe, en sorte que le corsage s’ouvrit et que les deux blancs trésors apparurent dans toute leur splendeur: sur cette gorge étincelante et claire comme l’argent s’épanouissaient les deux belles roses du paradis. Il en serra légèrement les pointes vermeilles dans sa bouche, et en parcourut ainsi tout le contour. Rosalinde se laissait faire avec une complaisance inépuisable, et tâchait de lui rendre ses caresses aussi exactement que possible.
– Vous devez me trouver bien gauche et bien froide, mon pauvre d’Albert; mais je ne sais guère comment l’on s’y prend; – vous aurez beaucoup à faire pour m’instruire, et réellement je vous charge là d’une occupation très pénible.
D’Albert fit la réponse la plus simple, il ne répondit pas, – et, l’étreignant dans ses bras avec une nouvelle passion, il couvrit de baisers ses épaules et sa poitrine nues. Les cheveux de l’infante à demi pâmée se dénouèrent, et sa robe tomba sur ses pieds comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une blanche apparition avec une simple chemise de la toile la plus transparente. Le bienheureux amant s’agenouilla, et eut bientôt jeté dans un coin opposé de l’appartement les deux jolis petits souliers à talons rouges; – les bas à coins brodés les suivirent de près.
La chemise, douée d’un heureux esprit d’imitation, ne resta pas en arrière de la robe: elle glissa d’abord des épaules sans qu’on songeât à la retenir; puis, profitant d’un moment où les bras étaient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup d’adresse et roula jusqu’aux hanches dont le contour ondoyant l’arrêta à demi. – Rosalinde s’aperçut alors de la perfidie de son dernier vêtement, et leva son genou pour l’empêcher de tomber tout à fait. – Ainsi posée, elle ressemblait parfaitement à ces statues de marbre des déesses, dont la draperie intelligente, fâchée de recouvrir tant de charmes, enveloppe à regret les belles cuisses, et par une heureuse trahison s’arrête précisément au-dessous de l’endroit qu’elle est destinée à cacher. – Mais, comme la chemise n’était pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle continua sa triomphale descente, s’affaissa tout à fait sur la robe, et se coucha en rond autour des pieds de sa maîtresse comme un grand lévrier blanc.
Il y avait assurément un moyen fort simple d’empêcher tout ce désordre, celui de retenir la fuyarde avec la main: cette idée, toute naturelle qu’elle fût, ne vint pas à notre pudique héroïne.
Elle resta donc sans aucun voile, ses vêtements tombés lui faisant une espèce de socle, dans tout l’éclat diaphane de sa belle nudité, aux douces lueurs d’une lampe d’albâtre que d’Albert avait allumée.
D’Albert, ébloui, la contemplait avec ravissement.
– J’ai froid, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses épaules.
– Oh! de grâce! une minute encore!
Rosalinde décroisa ses mains, appuya le bout de son doigt sur le dos d’un fauteuil et se tint immobile; elle hanchait légèrement de manière à faire ressortir toute la richesse de la ligne ondoyante; – elle ne paraissait nullement embarrassée, et l’imperceptible rose de ses joues n’avait pas une nuance de plus: seulement le battement un peu précipité de son cœur faisait trembler le contour de son sein gauche.
Le jeune enthousiaste de la beauté ne pouvait rassasier ses yeux d’un pareil spectacle: nous devons dire, à la louange immense de Rosalinde, que cette fois la réalité fut au-dessus de son rêve, et qu’il n’éprouva pas la plus légère déception.
Tout était réuni dans le beau corps qui posait devant lui: – délicatesse et force, forme et couleur, les lignes d’une statue grecque du meilleur temps et le ton d’un Titien. – Il voyait là, palpable et cristallisée, la nuageuse chimère qu’il avait tant de fois vainement essayé d’arrêter dans son voclass="underline" – il n’était pas forcé, comme il s’en plaignait si amèrement à son ami Silvio, de circonscrire ses regards sur une certaine portion assez bien faite, et de ne la point dépasser, sous peine de voir quelque chose d’effroyable, et son œil amoureux descendait de la tête aux pieds et remontait des pieds à la tête, toujours doucement caressé par une forme harmonieuse et correcte.
Les genoux étaient admirablement purs, les chevilles élégantes et fines, les jambes et les cuisses d’un tour fier et superbe, le ventre lustré comme une agate, les hanches souples et puissantes, la gorge à faire descendre les dieux du ciel pour la baiser, les bras et les épaules du plus magnifique caractère; – un torrent de beaux cheveux bruns légèrement crêpelés, comme on en voit aux têtes des anciens maîtres, descendait à petites vagues au long d’un dos d’ivoire dont il rehaussait merveilleusement la blancheur.
Le peintre satisfait, l’amant reprit le dessus; car, quelque amour de l’art qu’on ait, il est des choses qu’on ne peut pas longtemps se contenter de regarder.
Il enleva la belle dans ses bras et la porta au lit; en un tour de main il fut déshabillé lui-même et s’élança à côté d’elle.
L’enfant se serra contre lui et l’enlaça étroitement, car ses deux seins étaient aussi froids que la neige dont ils avaient la couleur. Cette fraîcheur de peau faisait brûler d’Albert encore davantage et l’excitait au plus haut degré. – Bientôt la belle eut aussi chaud que lui. – Il lui faisait les plus folles et les plus ardentes caresses. – C’étaient la gorge, les épaules, le cou, la bouche, les bras, les pieds; il eût voulu couvrir d’un seul baiser tout ce beau corps, qui se fondait presque au sien, tant leur étreinte était intime. – Dans cette profusion de charmants trésors, il ne savait auquel atteindre.
Ils ne séparaient plus leurs baisers, et les lèvres parfumées de la Rosalinde ne faisaient plus qu’une seule bouche avec celle de d’Albert; – leurs poitrines se gonflaient, leurs yeux se fermaient à demi; – leurs bras, morts de volupté, n’avaient plus la force de serrer leurs corps. – Le divin moment approchait: – un dernier obstacle fut surmonté, un spasme suprême agita convulsivement les deux amants, – et la curieuse Rosalinde fut aussi éclairée que possible sur ce point obscur qui l’inquiétait si fort.
Cependant, comme une seule leçon, si intelligent qu’on soit, ne peut pas suffire, d’Albert lui en donna une seconde, puis une troisième… Par égard pour le lecteur, que nous ne voulons pas humilier et désespérer, nous ne porterons pas notre relation plus loin…
Notre belle lectrice bouderait à coup sûr son amant si nous lui révélions le chiffre formidable où monta l’amour de d’Albert, aidé de la curiosité de Rosalinde. Qu’elle se souvienne de la mieux remplie et de la plus charmante de ses nuits, de cette nuit où… de cette nuit de laquelle l’on se souviendrait pendant plus de cent mille jours, si l’on n’était mort depuis longtemps; qu’elle pose le livre à côté d’elle, et suppute sur le bout de ses jolis doigts blancs combien de fois l’a aimée celui qui l’a le plus aimée, et comble ainsi la lacune que nous laissons dans cette glorieuse histoire.
Rosalinde avait de prodigieuses dispositions, et fit en cette nuit seule des progrès énormes. – Cette naïveté de corps qui s’étonnait de tout et cette rouerie d’esprit qui ne s’étonnait de rien formaient le plus piquant et le plus adorable contraste. – D’Albert était ravi, éperdu, transporté, et aurait voulu que cette nuit durât quarante-huit heures, comme celle où fut conçu Hercule. – Cependant, vers le matin, malgré une infinité de baisers, de caresses, de mignardises les plus amoureuses du monde et bien faites pour tenir éveillé, après un effort surhumain, il fut obligé de prendre un peu de repos. Un doux et voluptueux sommeil lui toucha les yeux du bout de l’aile, sa tête s’affaissa, et il s’endormit entre les deux seins de sa belle maîtresse. – Celle-ci le considéra quelque temps avec un air de mélancolique et profonde réflexion; puis, comme l’aube jetait ses rayons blanchâtres à travers les rideaux, elle le souleva doucement, le reposa à côté d’elle, se dressa, et passa légèrement sur son corps.