Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
Puis l’obscurité se fit plus profonde.
Le fossoyeur laissa échapper un gémissement d’épouvante, et ses ongles s’incrustèrent à la croix; mais son cri se confondit avec les hurlements de l’ouragan.
Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, à bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois, il n’y avait plus personne au bord de la fosse!…
Panigarola s’était étendu près du corps d’Alice, son visage tourné vers le visage de la morte. Il avait dégainé sa dague, pour se frapper sans doute au cas où la mort ne viendrait pas assez vite.
Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu’Alice avait mordu et le mordit à la même place.
Et il absorba le reste de poudre blanche.
Il ne parlait pas. C’est à peine s’il pensait. Son bras droit s’arrangea sous le cou de la morte. Ses yeux grands ouverts cherchaient à la voir. Et dans ces yeux, il n’y avait ni haine ni amour, seulement une pitié infinie, une expression de surhumaine miséricorde.
À vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L’heure convenue s’écoula. Puis une autre. La tempête, lentement, s’apaisa. Et ce fut seulement au jour venu, au moment où dans un ciel pur, lavé par les grands souffles, monta la lumière du soleil levant, ce fut alors seulement que le vieillard, reprenant conscience de lui-même, se traîna jusqu’au bord de la fosse et y jeta un regard empreint de cet étonnement indicible que causent les visions des rêves tragiques.
Les deux cadavres tournés visage contre visage, les yeux ouverts, la bouche crispée, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des choses mystérieuses et douces.
Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses épaules et le plaça sur les deux visages.
Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées rapides.
XXIV LES AMOURS DE PIPEAU
Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages les plus affairés, les plus occupés, les plus actifs de Paris, c’était certainement maître Pipeau.
Ce chien qui avait le mensonge dans la peau, qui était voleur comme six tire-laine, avait d’abord trouvé dans l’hôtel Montmorency le paradis que peut rêver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s’était mis au mieux avec le maître queux de l’hôtel; il avait persuadé à ce cuisinier un peu faible d’esprit d’ailleurs, qu’il avait pour lui une amitié sans borne! Pur mensonge! Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait sa cuisine.
– Comme il m’aime! répétait le digne homme. Toujours dans mes jambes! Il ne me quitte plus. Et de quels bons yeux il me couve! C’est vraiment admirable que j’aie inspiré une telle affection à ce chien!
Ainsi raisonnait le cuisinier, non sans quelque fatuité.
Qu’eût-il dit, s’il avait connu la véritable pensée de Pipeau?
Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frénétiquement! Mensonge, le bon regard où il eût été impossible de démêler la moindre ironie! Mensonge, cette langue qui léchait avec componction les mains du brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge, ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maître queux!
Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l’hypocrisie et le mensonge du chien?
Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, des mains du cuisinier: il y avait à cela une raison toute simple, mais qui fut toujours ignorée de cet homme. Pipeau se servait lui-même.
En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c’était ainsi bien meilleur.
– Il n’est pas gourmand, disait le maître queux. Il m’aime pour moi-même.
Pas gourmand! Justes dieux, c’est ainsi que se font les réputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu’il pouvait. Pipeau mettait l’office au pillage. Pipeau, fidèle à ses instincts, passait son temps à voler. Il devenait gras. Il devenait indolent. Les délices de Capoue l’amollissaient. Et cependant, il ne manquait pas de faire sa cour au maître de cet Eden, au dieu de ce paradis, c’est-à-dire au cuisinier l’hôtel.
Mais Pipeau n’était pas seulement un chien voleur, un effronté menteur, comme nous croyons l’avoir prouvé en diverses circonstances. Lorsque nous présentâmes ce personnage au lecteur, il nous souvient d’avoir affirmé que c’était un chien paillard. Et c’est cette paillardise que nous devons démontrer si nous ne voulons encourir la réprobation qui atteint les calomniateurs.
Ajoutons que nous eussions risqué le reproche et fait le silence sur les amours de Pipeau, si le récit de ces amours n’était intimement lié à des scènes importantes, et si la paillardise du chien n’avait eu, par contrecoup, une singulière influence sur l’histoire de quelques personnages auxquels nous osons croire que le lecteur s’intéresse.
Donc, Pipeau, dans l’hôtel Montmorency, était le chien le plus heureux de la création.
Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu’au jour où disparut le chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maître – ou plutôt son ami – une adoration qui, de son côté, était sincère. Il est vraisemblable que le chien se souvenait très bien d’avoir été sauvé par le chevalier. Mais il aimait encore en lui cette indépendance vagabonde qui lui plaisait tant; il aimait la gravité avec laquelle Pardaillan lui parlait. Il flairait en lui quelqu’un de très rapproché, quelque chose comme un parent, homme, c’est vrai, mais enfin aussi peu homme que possible avec lui, c’est-à-dire oubliant qu’il était le maître.
Donc, à différentes reprises dans la journée, Pipeau montait jusqu’à l’appartement de son ami, constatait qu’il était là, entrait même parfois, et l’ayant vu s’en allait content.
Le soir, régulièrement, il couchait près du lit et son grand plaisir, au matin, était d’attendre que Pardaillan ouvrit les yeux.
Un soir – soir d’inquiétude et de douleur – l’ami ne reparut pas!
De cette nuit-là, Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par l’hôtel, quêta, flaira, appela par de petits gémissements, le tout en pure perte. Le matin, il s’installa dans la rue devant la grande porte de l’hôtel. Ça ne pouvait pas se passer ainsi. Il allait revenir!…
Il ne revint pas. Pipeau en oublia l’office lui-même. Et le cuisinier l’appela en vain. Même le digne homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien gronda de façon à lui faire comprendre qu’il eût à le laisser tranquille: pour la première fois, il conçut des doutes sur l’affection de Pipeau et en demeura tout mélancolique.
Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans l’hôtel. Il continua d’attendre devant la porte.
Et lorsque le jour revint, lorsqu’il fut bien persuadé que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
Où pensez-vous qu’il alla?
Eh bien, il courut à la Bastille!» Qu’on m’aille soutenir, s’écria quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu’on m’aille soutenir, après un tel récit, que les bêtes n’ont point d’esprit!»
Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à ruminer sur l’absence de son maître.
– Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage, où peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé où il s’est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien faire là-dedans? Et quelle bizarre manie! Mais enfin, qui sait s’il ne m’attend pas et si je ne verrai pas apparaître son visage à ce trou noir où il m’apparut?