Orchéron
- Автор: Бордаж Пьер
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Atalante
- ISBN: 2-84172-153-1
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Orchéron». Краткое содержание книги:
Un ensemble de communautés sont nées sur le continent du Triangle, autour de grands domaines agricoles matriarcaux gérés par les mathelles : les chasseurs lakchas qui traquent les troupeaux de yonks ; les djemales, disciples de Qval Djema, à la recherche de l' « éternel présent » ; les ventresecs, nomades des plaines jaunes. Fragile équilibre que celui de cette colonie entre tradition et ignorance.
Les umbres, mystérieux et terribles prédateurs volants, font peser une menace permanente sur sa survie. Des hommes masqués, les protecteurs des sentiers, ont entrepris d'instaurer la terreur au nom d'un dieu oublié de l'arche des origines ; ils ont juré d'éteindre les « lignées maudites ».
Orchéron, fils adoptif d'une mathelle, devenu leur proie désignée, se lance dans une fuite éperdue au bout de laquelle le rejoindront Alma, la jeune djemale boiteuse, et Ankrel l'apprenti chasseur.
Orchéron fait suite au roman Abzalon.
J’ai erré dans les plaines pendant plusieurs jours, peut-être même plusieurs semaines. Je suçais les herbes imprégnées de rosée pour étancher ma soif, je mangeais les pétales et le pistil des fleurs que je reconnaissais pour apaiser une faim de plus en plus dévorante. J’ai perdu peu à peu la notion du temps, j’ai vu le ciel se couvrir de nuages menaçants, qui, par chance, n’ont pas libéré tout de suite leurs averses de cristaux.
Mon errance m’a conduite un beau matin sur le bord de la rivière Abondance. Les rayons de Jael ne réussissaient pas à réchauffer l’air froid, mais j’ai tout de même décidé de prendre un bain et je me suis dévêtue. Celui qui n’en a jamais été privé pendant un long temps ne peut pas savoir quel bien-être procure l’eau, même glacée ! J’avais l’impression de revivre, et je retardais jusqu’à l’inexorable le moment de sortir, de laver mes vêtements maculés de terre, imprégnés de ma sueur, de mes peurs, de ma rage et du sang de mes règles. Je crois me souvenir que j’ai chanté à tue-tête malgré ma solitude et ma faim, ou peut-être à cause de ma solitude et de ma faim. En outre, la rivière me raccrochait aux mathelles, à Cent-Sources : il me suffisait d’en suivre le cours en direction du sud pour me rapprocher des domaines et exercer ma vengeance. Je ne savais pas encore quelle forme exacte elle revêtirait, mais j’utiliserais sans aucun doute mes connaissances des fleurs et des plantes, peut-être en empoisonnant les eaux, la rivière et les sources, ou encore en provoquant des fièvres malignes chez les enfants qui s’aventureraient sur les chemins déserts. Je ne suis pas de ces femmes qui pardonnent facilement, et la rancune se ligue facilement avec d’autres rancunes pour former, comme les fils d’une étoffe, une trame de plus en plus dense, de plus en plus étouffante.
Alors que je sortais enfin de l’eau pour aller chercher mes vêtements, je l’ai aperçu. Je n’ai vu d’abord que ses yeux sombres dans son visage enfantin encadré d’une épaisse chevelure brune. Ils m’ont tellement subjuguée que je n’ai même pas songé à leur soustraire mon corps, que je suis restée nue, impudique et figée dans l’eau jusqu’aux genoux. Pour la première fois depuis une vingtaine d’années, je pouvais contempler un homme sans songer à Piek, à sa trogne rougeaude et au bout de chair ridicule dépassant du fouillis de ses vêtements. J’ai beau explorer ma mémoire de fond en comble, je ne me rappelle pas les premières paroles que nous avons échangées. Ni même si nous en avons échangé. Je me souviens seulement que son regard me brûlait délicieusement, que je n’avais qu’une envie, c’était de prolonger ce contact, de m’offrir sans retenue à cette caresse visuelle à la fois si intense et si douce. Il émanait de lui une tristesse bouleversante, presque palpable, qui semblait le recouvrir comme une ombre. Il portait des objets que je n’ai pas identifiés sur le moment. J’ai cru qu’il s’était muni de couvertures ou de manteaux de laine végétale pour se protéger des grands froids de l’amaya de glace.
Il m’a souri tout à coup, et je me suis sentie soulevée de l’eau. Puis il s’est rapidement dévêtu et il est entré à son tour dans la rivière. Nous nous sommes baignés tous les deux sans dire un mot et, que je sois transformée en pierre si je mens, sans nous toucher ni nous frôler. Il avait suffi que nous nous regardions quelques instants pour que s’instaure entre nous ce respect mutuel et infini qui est la marque des grands déçus de la vie. Pourtant, son corps élancé et sa peau dorée m’avaient déjà réconciliée avec les hommes et redonné l’envie de devenir une femme. Ma haine contre les fleureuses et les mathelles n’était pas tombée – elle ne l’est pas encore tout à fait, un aveu terrifiant pour une vieillarde de mon espèce –, mais mon exil avait abouti à un résultat totalement inattendu : j’allais enfin pouvoir me consacrer à mes désirs après avoir passé plus de dix ans à exaucer ceux des autres.