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Prisonniers de la grande forêt

Электронная книга - «Prisonniers de la grande forêt». Краткое содержание книги:

La famille d'Anya immigre de l'Ukraine pour prendre un nouveau départ au Canada. Mais juste après avoir aménagé dans un appartement minuscule à Montréal, la Première Guerre mondiale éclate. L'Ukraine étant annexée à l'Autriche, qui est maintenant en guerre contre le Commonwealth, plusieurs Ukrainiens sont déclarés « sujets de pays ennemis » et sont envoyés dans des camps d'internement. C'est ainsi qu'Anya et sa famille se retrouvent dans le camp de Spirit Lake, un endroit éloigné dans le nord du Québec. Les conditions sont dures, mais au moins, la famille d'Anya n'est pas séparée et malgré les clôtures barbelées qui l'entourent, la jeune fille arrive à se faire des amis et à semer la joie autour d'elle. L'auteure Marsha Skrypuch, dont le grand-père a vécu l'internement des Ukrainiens en Alberta, s'est rendue à Spirit Lake, au Québec, afin d'effectuer ses recherches pour écrire ce roman. Elle s'est inspirée de l'histoire de Mary Manko, une petite fille de six ans, qui a dû quitter Montréal avec sa famille pour être internées à Spirit Lake. Mary Manko est décédée en juillet 2007 à l'âge de 98 ans. Elle était la dernière survivante connue des camps d'internement ukrainiens au Canada.
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Dimanche 10 mai 1914

Une fois tout le monde endormi

Je n’arrive pas à dormir parce que demain, j’irai à ma nouvelle école pour la première fois. Et ce ne sera pas l’école Sarsfield. Tato dit que je vais aller à l’école Notre-Dame-des-Anges. C’est un nom français. Il est beau, tu ne trouves pas? J’aurais aimé que Mama m’amène à l’école demain, mais c’est aussi son premier jour de travail. Elle est anxieuse à l’idée de prendre le tramway, mais Tato a dit que, pour son premier jour, il allait l’accompagner. Heureusement que mon école est seulement à deux rues d’ici. Nous l’avons trouvée après être allés à l’église. Je me demande si les classes se feront en français ou en anglais.

En parlant de l’église, nous avons failli avoir une grosse dispute chez nous parce que Mama voulait que nous y allions tous. Tato a répondu qu’il n’y avait pas d’église ukrainienne dans les environs et que Mama devrait comprendre ce que ça signifie.

La femme de Pemlych a frappé à notre porte, juste au moment où la discussion commençait à s’envenimer. Elle a dit à Mama qu’elle s’en allait à l’église et nous a proposé de l’accompagner. Tu aurais dû voir la tête de Tato! Nous allions tous partir en le laissant seul, assis au bout de la table. Au dernier moment, il m’a dit : « Anya, tu ressembles à une princesse. Je crois que je vais vous accompagner, pour que tout le monde sache que tu es ma fille. »

J’avais décidé de porter mon horrible tunique, mais j’ai changé d’avis et j’ai plutôt enfilé mes plus beaux vêtements brodés. J’ai aussi mis mes nouvelles bottines. C’est probablement à cause d’elles que Tato a dit que j’avais l’air d’une princesse!

Stefan n’est pas venu à l’église, pas plus que son père. C’était très loin et, quand nous sommes enfin arrivés, j’avais mal aux pieds. Ces bottines sont peut-être jolies, mais elles ne sont pas aussi confortables que mes vieilles chaussures.

L’église est catholique française et elle se nomme Saint-Antoine. Le décor est plus sobre que dans notre église, mais il est aussi joli. Ça fait tout drôle d’entendre le prêtre (le Père Perepelytsia, un Ukrainien) dire la messe en ukrainien dans une église française.

C’est formidable que la communauté francophone nous laisse utiliser son église, tu ne trouves pas?

Cette église a des bancs, comme celle d’Hambourg. Au lieu de rester à l’arrière, nous sommes allés nous asseoir. J’étais bien contente, parce que mes pieds me faisaient vraiment mal.

Le plus beau, dans tout ça, c’est qu’à l’église, il y avait des filles de mon âge. J’espère qu’elles vont à mon école.

Lundi 11 mai 1914

Assise à mon pupitre, à l’heure du dîner

Stefan n’est peut-être pas aussi méchant que ça, après tout. Voici ce qui est arrivé :

Mama m’avait préparé un dîner à apporter : du pain de seigle garni de gras de poulet et de tranches d’oignons. Elle avait aussi mis un pot de lait sur.

J’ai enfilé ma culotte, mes chaussettes, mon chemisier tout simple et cette tunique que je déteste. J’allais mettre mes bottines neuves, mais j’avais trop mal aux pieds à cause de notre longue marche d’hier, alors j’ai décidé de ne pas les porter jusqu’à ce que j’arrive à l’école. Je ne voulais pas salir mes chaussettes neuves, alors je les ai enlevées et je suis partie pieds nus.

J’étais à mi-chemin de l’école quand j’ai entendu quelqu’un qui courait derrière moi. J’avais peur que ce soit l’homme qui avait crié après nous l’autre jour, mais c’était seulement Stefan.

Il m’a ordonné de remettre mes chaussures et mes chaussettes. Quand je lui ai dit que j’avais des ampoules, il a dit que ça n’avait aucune importance. Puis il s’est emparé de mon casse-croûte et il l’a senti : « Tu es vraiment une sale immigrante », a-t-il dit. J’avais envie de le frapper et je voulais m’en aller, mais il a ajouté : « On pourrait échanger nos dîners. »

Il avait le même grand sac de toile que l’autre jour. Il semblait vide, mais Stefan l’a ouvert et m’a montré un sandwich de pain blanc avec du beurre et de la cassonade, et un pot de thé. Ça avait l’air très bon, mais je me demandais pourquoi il voulait qu’on échange nos repas. Il m’a dit de le faire sans discuter. Il était fâché et pressé de partir, alors j’ai accepté.

J’ai remis mes chaussures et mes chaussettes, puis Stefan s’est sauvé en direction de l’école Sarsfield, en me laissant marcher toute seule jusqu’à l’école Notre-Dame-des-Anges.

Ma nouvelle école est faite de briques; elle a deux étages et elle est entourée d’une clôture. Je me demande pourquoi les filles vont à une école, et les garçons, à une autre.

Quand je suis arrivée dans la cour, des filles qui jouaient en cercle se sont mises à rire en me désignant du doigt et ont dit quelque chose en anglais. Je me suis sentie rougir de honte. Pourquoi riaient-elles de moi? J’avais remis mes chaussures et mes chaussettes, et mes vêtements étaient exactement comme les leurs.

Quand je les ai regardées de plus près, je me suis rendu compte que leurs cheveux étaient différents. Une des filles avait les siens qui lui tombaient dans le dos. La seule fois où mes cheveux ne sont pas attachés, c’est quand je prends un bain. Une autre fille avait les cheveux coupés à hauteur du menton. J’ai aussi remarqué que la plupart de ces filles portaient des rubans dans leurs cheveux. J’aime cette coutume canadienne parce que, pour une fois, on peut voir un ornement!

Mais pourquoi parlaient-elles en anglais? Je n’y comprenais plus rien : une école au nom français et des élèves qui parlent anglais! Oy! Ça ne va pas être facile d’aller à l’école au Canada.

Je suis restée là à les regarder jusqu’à ce que la cloche sonne, puis je me suis mise en rang avec les autres filles, mais tandis que nous marchions vers l’école, une institutrice m’a prise par la main et m’a emmenée avec elle. Nous avons monté l’escalier et nous sommes passées devant plusieurs salles de classe. Je ne voulais pas paraître effrontée en regardant trop fixement, mais c’était vraiment bizarre de voir autant de classes séparées. Rien qu’au deuxième étage, j’en ai compté quatre. Je crois qu’il y a une classe pour chaque niveau.

L’institutrice m’a emmenée dans une classe qui était au bout du couloir. J’étais nerveuse jusqu’à ce que j’entre dans cette classe. Toutes les filles portaient des tresses. Et elles parlaient toutes ma langue! Même l’institutrice parlait ukrainien!

Ses cheveux étaient tressés et remontés sur la tête pour former une couronne. Elle s’appelle Panna Boyko, mais elle veut qu’on l’appelle Mlle Boyko parce que « mademoiselle » veut dire Panna.

Les pupitres de bois, à deux places, et le tableau noir ressemblent à ce qu’on avait dans mon ancienne école, sauf qu’il y a une fenêtre au lieu de trois. Dans toute la classe, il y a une seule fille plus grande que moi. Elle s’appelle Mary. Mlle Boyko a réorganisé la classe, de façon que je partage un pupitre avec Mary, puis elle a commencé la leçon … en ukrainien! J’avais eu tellement peur que l’école soit difficile, et voilà qu’on enseignait dans ma propre langue! Je me demande pourquoi Stefan ne m’en a rien dit.

La grammaire et l’arithmétique étaient faciles. L’institutrice utilise un livre semblable à celui que notre institutrice utilisait avec les plus jeunes, à Horoshova. La géographie et l’histoire étaient plus intéressantes, parce qu’il y avait des parties sur le Canada, et d’autres à propos des Ukrainiens. Une carte de l’Europe de l’Est et de la Russie est accrochée au mur, et Mlle Boyko a mis des points rouges pour indiquer les endroits d’où viennent les filles de la classe. Elle en a ajouté un pour moi. La carte couvre un territoire si vaste que certains points sont très près les uns des autres, alors que d’autres sont un peu plus éloignés. C’est intéressant aussi de voir que la Russie est aussi proche d’Horoshova.

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