Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
– Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant presque avec amour le méchant oiseau.
– Laisse-le s’envoler, Mikitka!
– Ça ne lui va pas d’être captif. Donne-lui la liberté, la jolie petite liberté.
On le jeta du rempart dans la steppe. C’était tout à la fin de l’automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la steppe nue et gémissait dans l’herbe jaunie, desséchée. L’aigle s’enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé de nous quitter et de se mettre à l’abri de nos regards. Les forçats attentifs suivaient de l’œil sa tête qui dépassait l’herbe.
– Le voyez-vous, hein? dit un d’eux, tout pensif.
– Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n’a pas même regardé une fois derrière lui.
– As-tu cru par hasard qu’il reviendrait nous remercier? fit un troisième,
– C’est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.
– Oui, la liberté.
– On ne le reverra plus, camarades.
– Qu’avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les soldats d’escorte, et tous s’en allèrent lentement au travail.
VII – LE «GRIEF».
Au commencement de ce chapitre, l’éditeur des Souvenirs de feu Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire aux lecteurs la communication suivante:
«Dans le premier chapitre des Souvenirs de la Maison des morts il est dit quelques mots d’un parricide, noble de naissance, pris comme exemple de l’insensibilité avec laquelle les condamnés parlent des crimes qu’ils ont commis. Il a été dit aussi qu’il n’avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire, l’évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes avaient raconté à l’auteur de ces Souvenirs que le criminel était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de la même manière, ce dont l’éditeur des présents Souvenirs est amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la maison de force, était de l’humeur la plus joyeuse et la plus gaie, que c’était un homme inconsidéré et étourdi, quoique intelligent, et que l’auteur des Souvenirs ne remarqua jamais qu’il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne lai-je jamais cru coupable.»
«Il y a quelque temps, l’éditeur des Souvenirs de la Maison des morts a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était innocent, et qu’il avait subi pendant dix ans les travaux forcés sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue. Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué, tandis que le malheureux recevait sa liberté. L’éditeur ne saurait douter de l’authenticité de ces nouvelles…
«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s’étendre sur ce qu’il y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de lui-même.
«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que présentent les Souvenirs de la Maison des morts.»
Et maintenant continuons…
J’ai déjà dit que je m’étais accoutumé enfin à ma condition, mais cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en réalité près d’une année pour m’habituer à la prison, et je regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie; c’est pourquoi elle s’est gravée tout entière dans ma mémoire, jusqu’en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de chaque heure l’une après l’autre. J’ai dit aussi que les autres détenus ne pouvaient pas davantage s’habituer à leur vie. Pendant toute cette première année, je me demandais s’ils étaient vraiment calmes, comme ils paraissaient l’être. Ces questions me préoccupaient fort. Comme je l’ai mentionné plus haut, tous les forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n’y étaient pas chez eux, mais bien plutôt comme à l’auberge, de passage, à une étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie, paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun d’eux rêvait à quelque chose d’impossible. Cette inquiétude perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l’on remarquait, l’ardeur et l’impatience de leurs espérances involontairement exprimées, mais tellement irréalisables qu’elles ressemblaient à du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il n’y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse, justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n’aimaient pas à manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on l’ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient impossibles, plus le forçat rêvasseur s’avouait à lui-même leur impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si railleur pour ses propres défauts!…
Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté railleuse pour les autres forçats. Si l’un d’eux, plus naïf ou plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en Espagne et des rêves, on l’arrêtait grossièrement, on le poursuivait, on l’assaillait de moqueries. J’estime que les plus acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l’avaient peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles espérances. J’ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on n’avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si susceptibles qu’ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus d’amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les derniers étaient en majorité; si par hasard il s’en trouvait parmi eux qui fussent bavards, c’étaient toujours de fieffés calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les affaires d’autrui, bien qu’ils se gardassent de mettre à jour leur propre âme et leurs idées secrètes; ceci n’était pas admis, pas à la mode. Quant aux bons – en très-petit nombre – ils étaient paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres. Il me semble qu’il y avait pourtant encore dans notre bagne une autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.