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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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« La première fois que j’ai entendu parler de toi et des Diamond Dogs, c’était déjà il y a quelques années de cela, reprit Rothstein. Tu racontais que tu faisais des affaires avec moi. Je suis au courant de tout ce qui me concerne. »

Christmas le fixait droit dans les yeux. Sans baisser le regard. Et pourtant, il savait qu’il avait peur de Rothstein. « Qu’est-ce que tu fous ? se demandait-il. Qu’est-ce que tu veux prouver ? » Il regrettait presque la peur qui l’avait saisi quelques minutes plus tôt, et qui s’était aussitôt évaporée. Parce que le jeune garçon qu’il avait été autrefois aurait eu une peur bleue de se trouver ici, dégoulinant de sang, devant le boss le plus puissant de New York. Parce qu’il se rappelait les paroles de Pep, le jour où celui-ci l’avait chassé de sa boucherie en lui disant que quelque chose s’était brouillé dans son regard : « Tu peux encore devenir un homme, et non un voyou ! » Parce qu’il s’était reconnu dans les yeux de Joey et de tous les petits délinquants du Lower East Side, et il savait qu’il était comme eux. Éteint, comme eux.

« C’est pour ça que vous m’avez fait tabasser ? » interrogea-t-il. Et encore une fois, à son ton effronté, il comprit qu’il était comme tous les garçons des rues : sans avenir, sans rêves. Seulement plein de rage.

Rothstein sourit, découvrant ses dents blanches comme s’il laissait voir des lames de rasoir :

« Ne fais pas le dur avec moi, mon garçon, dit-il calmement. Tu n’as pas l’étoffe d’un dur. Tu es en sucre !

— Qu’est-ce que vous voulez de moi ? et Christmas se redressa encore davantage sur sa chaise, le dos très droit.

— Lepke est un dur, continua Rothstein en se levant. Gurrah est un dur (et il tourna le dos à Christmas). Pas toi.

— Qu’est-ce que vous voulez de moi ? répéta Christmas, se levant soudain.

— Assieds-toi ! » ordonna Rothstein, calme et autoritaire, toujours en lui tournant le dos.

Christmas sentit que ses jambes obéissaient avant même son cerveau. Il se retrouva assis.

Dès qu’il entendit grincer la chaise, Rothstein se retourna en souriant. Il sortit un mouchoir, orné au coin de ses initiales brodées, et le lui tendit :

« Essuie-toi un peu ! »

Christmas se passa le mouchoir sur le front et puis le pressa sur sa lèvre.

« Alors, on a fini de jouer ? » sourit encore Rothstein en lui donnant une tape sur l’épaule.

À ce contact, Christmas eut l’impression de se dégonfler. Comme s’il rendait les armes :

« Qu’est-ce que j’ai fait, m’sieur ? demanda-t-il doucement, sans agressivité.

— Depuis que tu t’es fourré avec ce petit branleur de Joey Sticky Fein, tu me casses un peu les couilles, expliqua Rothstein en revenant s’asseoir devant lui, penché en avant et une main sur le genou de Christmas comme s’il parlait à un ami. Ton associé, c’est une brebis galeuse. Un traître né. C’est écrit sur son visage ! Mais ça, c’est ton problème. Le truc, c’est que vous me piquez une partie de la location de mes machines à sous et que vous détournez quelques versements qui me sont dus pour la protection des petits commerçants, et puis vous commencez aussi à fourguer ma camelote…

— Moi je vends rien ! protesta Christmas avec véhémence.

— Ce que font tes gars, c’est comme si tu le faisais toi-même, ça c’est la règle » dit Rothstein calmement, comme un homme d’affaires normal.

Christmas le regardait sans bouger un muscle.

« Mais en ce moment, tu me crées de nouveaux problèmes, dont je ne veux pas, ajouta Rothstein d’un ton soudain tranchant. Tu racontes que Dasher a éliminé un certain boucher…

— Mais oui, c’est lui !

— Ce n’est pas lui. J’ai demandé à Happy Maione, qui est venu me voir pour se plaindre.

— Mais si, c’est lui !

— J’en ai rien à foutre, de ton boucher ! » hurla Rothstein.

Ses yeux se plissèrent et ses narines se dilatèrent. Il pointa un doigt vers la poitrine de Christmas et le frappa en rythme sur son sternum, tout en parlant d’une voix sombre, enrouée par son hurlement.

« J’en ai rien à foutre. Ce qui m’intéresse, c’est de pas avoir d’emmerdes avec Happy Maione et Franck Abbandando. Je peux les écraser quand je veux… mais seulement si ça m’arrange. Je veux pas d’embrouilles à cause d’un petit con qui se fait passer pour un de mes hommes et qui casse les couilles à tout le monde. Happy Maione est venu me demander la permission de s’occuper de toi. Parce que Happy, il connaît les règles. J’aurais pu dire oui… »

Christmas baissa les yeux.

« T’es un drôle de loustic. En principe, tu n’as pas un sou, et pourtant tout le monde jure t’avoir toujours vu bourré de fric, reprit Rothstein en se levant et en lui tournant le dos. On raconte que tu files cinquante dollars par jour à un morveux plein de boutons qui est vendeur dans un magasin de vêtements.

— Non, m’sieur, c’est arrivé qu’une seule fois, et j’ai repris le billet tout d’suite ! C’était juste de la poudre aux yeux. »

Rothstein sourit. Il ne savait pas pourquoi, mais ce jeune lui plaisait. Il aurait juré que c’était un joueur.

« On t’a vu donner dix dollars de pourboire au chauffeur d’une Silver Ghost que tout le monde croyait à moi.

— Je les ai repris aussi ! »

Rothstein rit, le regardant droit dans les yeux.

« Alors t’es quoi ? un magicien, un voleur ?

— Non, m’sieur. Mais c’est pas très difficile, fit Christmas. Les gens voient ce qu’ils ont envie de voir.

— Et alors, qu’est-ce que tu es ? continua Rothstein amusé. Un escroc ?

— Non, m’sieur » dit Christmas.

Et soudain, il se rappela qui il avait été. Il se rappela sa vie avant ces deux années d’obscurité. Il se rappela Santo et Pep et Lilliput et la pommade contre la gale. Il se rappela Ruth. Et il retrouva brusquement ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté :

« Moi, je suis fort pour inventer des histoires. »

Rothstein le fixa un instant :

« C’est-à-dire que tu balances des conneries !

— Non, m’sieur, moi…

— Oh, tu me gonfles, avec tes m’sieur ! l’interrompit Rothstein, impatienté. Alors ?

— Je sais raconter des histoires. C’est le seul truc que je fais bien » reprit Christmas en retrouvant le sourire. Et il sut que, s’il s’était regardé dans un miroir, il aurait retrouvé aussi son regard, celui que Pep avait vu, il y a des années de cela.

« Et les gens croient à mes histoires parce qu’ils aiment rêver. »

Rothstein alla se rasseoir et se pencha vers Christmas. Il avait une expression à mi-chemin entre incrédulité et amusement. Il aurait juré que ce garçon était un joueur. Or, il aimait les joueurs. Lui-même était avant tout un joueur.

« Pourquoi tu racontes partout que tu travailles pour moi ? demanda-t-il.

— Mais j’ai jamais prononcé votre nom, pas une fois, j’vous jure ! sourit Christmas. J’ai seulement laissé les gens de mon quartier le croire, et moi… eh ben, c’est vrai, j’ai jamais démenti la rumeur… mais les gens ont tout fait tout seuls ! »

Rothstein sortit une cigarette d’un étui en or et la plaça entre ses lèvres sans l’allumer.

« Aucun de mes hommes ne te croirait, fit-il remarquer.

— Bien sûr que non ! admit aussitôt Christmas avant de se pencher vers le terrible boss, avec un enthousiasme qu’il croyait avoir perdu. Mais eux aussi, je pourrais leur faire croire quelque chose qu’ils ont envie d’entendre, sans le leur dire vraiment !

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