Les Pardaillan - Livre V - Pardaillan Et Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre V - Pardaillan Et Fausta». Краткое содержание книги:
Fausta possédait au plus haut point l’art de composer ses manières suivant le caractère et la situation de ceux qu’elle avait intérêt à ménager ou qu’elle voulait s’attacher. Avec Centurion elle venait de se montrer mâle, hautaine, dominatrice, parlant et agissant en souveraine puissante et redoutée. Avec le nain, la souveraine disparut, la grande dame s’effaça. Ses manières se firent plus simples, plus familières, très douces, presque affectueuses et ce fut en souriant avec indulgence qu’elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce fut en souriant encore qu’elle dit négligemment:
– Ce Torero, don César, vous a fait du bien. À défaut d’affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant vous avez consenti à l’attirer ici. Pourquoi?
El Chico eut un sourire rusé.
– Je savais bien qu’on en voulait seulement au Français, dit-il. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde… On est petit, c’est vrai, on n’est pas un sot.
– De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient aucun danger?… Si cependant la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous agi comme vous l’avez fait? Répondez franchement.
Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux et crispa ses petits poings. Un combat violent paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les phases.
Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d’une voix sourde:
– Non.
– Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu’on vous a promises en mon nom.
El Chico avait sans doute définitivement résolu la question qu’il venait de débattre dans son esprit, car il répondit, cette fois sans hésitation et résolument:
– Tant pis!
Fausta sourit.
– Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le français?
À cette question, l’œil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte, et vivement il dit:
– Je ne le connais pas. Tiens, ce n’est pas un ami comme don César.
Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.
– C’est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu’en frappant ceux qu’ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si on les frappait eux-mêmes?
Fausta posait la question sans paraître y attacher d’importance, mais elle fixait son œil doux sur le nain et l’étudiait attentivement.
Celui-ci tressaillit et parut visiblement étonné de ces paroles Évidemment il n’avait pas pensé qu’en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d’El Chico. Il secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta ne parvint pas à saisir.
Voyant qu’elle n’en tirerait rien, elle fit un geste comme pour l’engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à Centurion qui s’éclipsa aussitôt.
– On va vous apporter la somme promise, dit-elle en revenant au petit homme. C’est une somme considérable pour vous.
Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s’illuminèrent mais il ne répondit rien.
À ce moment Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur lequel les yeux d’El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.
– Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille livres, mais cinq mille… Prenez, c’est à vous.
À l’énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu’il demeura cloué sur place, balbutiant d’une voix étranglée d’émotion:
– Cinq mille livres!…
– Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
– Pour moi?
– Pour vous. Prenez.
Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant soudain le mouvement, s’en saisit brusquement et le pressa de ses deux mains contre sa poitrine, comme s’il eût craint qu’on ne voulût le lui arracher, en répétant machinalement, n’en pouvant croire ses yeux ni ses oreilles:
– Cinq mille livres!
– Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s’amuser de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.
Vivement El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l’instant même si on ne se jouait pas de lui. Mais il n’acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent angoissés sur Fausta. Et il la vit si douce, si bienveillante qu’il se rasséréna. Il secoua la tête d’un air farouche, comme pour dire qu’il ne ferait pas à la dame si bonne et si généreuse l’injure de vérifier, et tout à coup il se mit à rire. Mais son rire avait quelque chose d’effarant. On eut dit plutôt des sanglots convulsifs, et des larmes coulaient lentement sur ses joues bronzées; ses yeux, perdus dans le vague, semblaient poursuivre quelque mystérieuse chimère, et il bégayait doucement, sur un ton plaintif:
– Riche! Je suis riche!… autant que le roi!…
Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n’en laissa rien paraître. Elle demeura grave, avec une pointe d’attendrissement, peut-être factice, mais si naturel, si admirablement joué, que de plus expérimentés que le nain s’y seraient laissés prendre. Et de sa voix douce, de son air le plus bienveillant, elle dit:
– Vous voilà riche, en effet. Vous allez pouvoir… épouser celle que vous aimez.
À ces mots, El Chico tressaillit violemment. Il rougit et pâlit tour à tour, et fixa sur Fausta, des yeux effarés où se lisait comme une vague terreur. Et Fausta, qui n’avait parlé, comme on dit, que pour parler, au hasard, sans intention précise, ayant négligé de se documenter, ainsi qu’elle avait coutume de faire, sur ce personnage qu’elle avait jugé sans doute sans importance, Fausta nota soigneusement cette émotion violente du petit homme.
Et comme il secouait la tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
– Pourquoi non? dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l’âge et par le cœur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c’est vrai, mais vous n’êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?… Croyez-moi, vous pouvez être heureux comme tout le monde.
El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d’un air convaincu, il «buvait du lait», pour employer une expression populaire imagée.
Mais sans doute le bonheur qu’on lui faisait entrevoir lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n’insista pas.
– Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que si vous avez besoin d’une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Je suis puissante, très puissante, je pourrais peut-être arranger vos affaires, ne l’oubliez pas le cas échéant. Allez maintenant.