— Vous n’avez pas de reproches à vous faire, me dit Verity, le lendemain matin.
Nous disposions les dons dans le stand de la brocante et n’avions pu nous parler depuis l’annonce de la « bonne nouvelle », pour reprendre le terme employé par Tossie puis sa mère.
Elle posa sur l’étal un sabot en porcelaine surmonté d’un moulin à vent bleu et blanc et ajouta :
— Tout est ma faute. J’aurais dû refuser d’effectuer tant de sauts pour T.J.
Je déballai une bouilloire à œuf.
— Ça partait d’un bon sentiment. En outre, l’idée est de moi. Terence a précisé qu’il n’aurait pas fait sa déclaration si je n’avais pas débité ces stupidités sur la fugacité du temps et les opportunités qu’on poursuit au galop.
Elle ouvrait un éventail japonais.
— À ma demande. Je vous avais dit de faire virer le Titanic, en affirmant que nous esquiverions l’iceberg.
— N’avez-vous pas encore terminé ? s’enquit Mme Mering. La kermesse va bientôt commencer.
Verity sursauta.
— Nous serons prêts, tante Malvinia.
Elle mit en exposition une soupière en forme de laitue pendant que Mme Mering regardait le ciel couvert avec inquiétude.
— Oh, monsieur Henry, vous ne pensez pas qu’il va pleuvoir, au moins ?
Aucun risque, me dis-je. Ma chance a tourné.
— Non.
Je pris une eau-forte de Paolo et Francesca, un autre couple qui avait mal fini.
Pendant que Mme Mering époussetait un buste du Prince Albert.
— Tant mieux ! Oh, voici M. St. Trewes ! Je dois lui parler des promenades à poney.
Je la regardai charger Terence. Elle portait une robe bleue de garden-party, avec tous les volants, rosettes et dentelles de rigueur, mais elle avait enfilé par-dessus une robe de chambre à rayures rouges et jaunes et ceint son front d’un large bandeau de velours pourpre dans lequel elle avait piqué une grande plume d’autruche.
— Elle va faire la diseuse de bonne aventure, m’expliqua Verity en posant une paire de ciseaux de couturière reproduisant un héron. Quand elle me dira mon avenir, je lui demanderai où se trouve la potiche de l’évêque.
— Elle est peut-être dans ce bric-à-brac. Elle ne déparerait pas avec le reste.
Et je cherchai un emplacement libre pour le banjo de la veuve Wallace.
Verity s’intéressa aux objets.
— Pour être un bric-à-brac, c’est un bric-à-brac.
Elle ajouta une tasse au fouillis que j’examinai d’un œil critique.
— Il manque quelque chose, décrétai-je.
J’allai subtiliser un essuie-plume dans le stand de Tossie l’insérai entre un presse-papiers et des soldats de plomb.
— Voilà, tout est parfait.
— Si ce n’est que Tossie et Terence se sont fiancés. J’ai eu tort de croire qu’elle passerait l’après-midi chez les Chatisbourne.
— Il ne faut pas chercher à déterminer nos responsabilités respectives mais quelle est la solution.
Elle rapprocha un Arlequin de sa Colombine.
— Qu’allons-nous faire ?
— Il est possible que Terence se ressaisisse, après un bon somme réparateur. Il comprendra qu’épouser Tossie serait une erreur.
Elle secoua la tête.
— Ça ne changera rien. À l’époque actuelle, les liens des fiançailles sont presque aussi indissolubles que ceux du mariage. Un gentleman ne peut revenir sur sa parole sans provoquer un épouvantable scandale. À moins que Tossie ne prenne les devants, le voici condamné.
— Il faut donc qu’elle rencontre ce monsieur C au plus tôt. Nous devons absolument l’identifier.
— Et pour cela l’un de nous doit aller demander à M. Dunworthy si la graphologue a réussi à déchiffrer son nom.
— J’irai.
— Vous oubliez Lady Schrapnell.
— Je dois prendre ce risque. Vous n’êtes pas en état d’aller où que ce soit.
— Vous avez raison. Je me suis souvenu de certains propos que je vous ai tenus, dans le canot.
Elle baissa la tête.
— Je tiens à préciser que si j’ai parlé de Lord Peter Wimsey et de votre canotier, c’est à cause du déphasage et non parce que…
— J’en suis parfaitement conscient. Et j’en profite pour vous informer que lorsque je serai dans mon état normal je ne verrai plus en vous une naïade qui m’entraîne dans les profondeurs d’un étang en m’entortillant dans sa longue chevelure. Ce qui serait d’ailleurs malséant, étant donné que je suis pour ainsi dire fiancé à Violette Chattisbourne.
— En ce cas, vous devriez lui offrir un cadeau.
Elle me montra une céramique ajourée décorée de dorures et de giroflées roses.
— Ça sert à quoi ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais vous serez contraint d’acheter quelque chose. Mme Mering ne vous le pardonnera jamais, si vous ne prenez rien.
Elle me présenta un panier en forme de cygne.
— Que diriez-vous de ceci ?
— Non, merci. Nous n’aimons guère ces bestioles, Cyril et moi.
Elle prit une petite boîte en fer-blanc ayant contenu des violettes au sucre.