Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Ils se couchèrent et s’endormirent comme la veille, mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
Quand ils s’éveillèrent, il n’était point mort.
Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s’il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu’il leur faisait perdre.
Le gendre demanda :
— Qué que j’allons faire ?
Elle n’en savait rien ; elle répondit :
— C’est-i contrariant, tout d’ même !
On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l’heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la tête couverte d’un grand voile, s’en venaient d’un air triste. Les hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s’avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant ; et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l’aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s’excusaient, voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
Ils allaient de l’un à l’autre :
— Je l’aurions point cru ; c’est point croyable qu’il aurait duré comme ça !
Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s’en aller. Maître Chicot les retint :
— J’allons casser une croûte tout d’ même. J’avions fait des douillons ; faut bien n’en profiter.
Les visages s’éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s’emplissait ; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l’idée des douillons égayant tout le monde.
Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaient un seul coup d’œil de la fenêtre qu’on avait ouverte.
Mme Chicot expliquait l’agonie :
— V’là deux jours qu’il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu’a pu d’iau ?
Quand tout le monde eut vu l’agonisant, on pensa à la collation ; mais, comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu’il n’y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.
Maître Chicot, la bouche pleine, prononça :
— S’i nous véyait, l’ pé, ça lui f’rait deuil. C’est li qui les aimait d’ son vivant.
Un gros paysan jovial déclara :
— I n’en mangera pu, à c’t’ heure. Chacun son tour.
Cette réflexion, loin d’attrister les invités, sembla les réjouir. C’était leur tour, à eux, de manger des boules.
Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.
Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d’une voix aiguë :
— Il a passé ! Il a passé !
Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n’avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C’était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient :
— J’ savions bien qu’ ça n’ pouvait point durer. Si seulement il avait pu s’ décider c’te nuit, ça n’aurait point fait tout ce dérangement.
N’importe, c’était fini. On l’enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l’occasion.
Les invités s’en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même d’avoir vu ça et aussi d’avoir cassé une croûte.
Et quand l’homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l’angoisse :
— Faudra tout d’même r’cuire quatre douzaines de boules ! Si seulement il avait pu s’ décider c’te nuit !
Et le mari, plus résigné, répondit :
— Ça n’ serait pas à r’faire tous les jours.
UN LACHE
On l’appelait dans le monde : le « beau Signoles. » Il se nommait le vicomte Gontran-Joseph de Signoles.
Orphelin et maître d’une fortune suffisante, il faisait figure, comme on dit. Il avait de la tournure et de l’allure, assez de parole pour faire croire à de l’esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse et de fierté, la moustache brave et l’œil doux, ce qui plaît aux femmes.
Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu’on a pour les gens de figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de donner fort bonne opinion d’un garçon. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu’il tirait bien l’épée et mieux encore le pistolet.
— Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme, je suis sûr de tuer mon homme.
Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de ses amies, escortées d’ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis quelques minutes, quand il s’aperçut qu’un monsieur assis à une table voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari :
— Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas ; le connais-tu ?
Le mari, qui n’avait rien vu, leva les yeux, mais déclara :
— Non, pas du tout.
La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée :
— C’est fort gênant ; cet individu me gâte ma glace.
Le mari haussa les épaules :
— Bast ! N’y fais pas attention. S’il fallait s’occuper de tous les insolents qu’on rencontre, on n’en finirait pas.
Mais le vicomte s’était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet inconnu gâtait une glace qu’il avait offerte. C’était à lui que l’injure s’adressait, puisque c’était par lui et pour lui que ses amis étaient entrés dans ce café. L’affaire donc ne regardait que lui.
Il s’avança vers l’homme et lui dit :
— Vous avez, Monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
L’autre répliqua :
— Vous allez me ficher la paix, vous.
Le vicomte déclara, les dents serrées :
— Prenez garde, Monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
Le monsieur ne répondit qu’un mot, un mot ordurier qui sonna d’un bout à l’autre du café, et fit, comme par l’effet d’un ressort accomplir à chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se retournèrent ; tous les autres levèrent la tête ; trois garçons pivotèrent sur leurs talons comme des toupies ; les deux dames du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.