Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l’appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d’eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
L’homme et la femme s’approchaient et regardèrent le moribond, de leur œil placide et résigné.
Le gendre dit :
— C’te fois, c’est fini ; i n’ira pas seulement à la nuit.
La fermière reprit :
— C’est d’puis midi qu’i gargotte comme ça.
Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu’il semblait en bois. Sa bouche entrouverte laissait passer son souffle clapotant et dur ; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine à chaque aspiration.
Le gendre, après un long silence, prononça :
— Y a qu’a le quitter finir. J’y pouvons rien. Tout d’ même c’est dérangeant pour les cossards, vu l’temps qu’est bon, qu’il faut r’piquer d’main.
Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara :
— Puisqu’i va passer, on l’enterrera pas avant samedi ; t’auras ben d’main pour les cossards.
Le paysan méditait ; il dit :
— Oui, mais d’main qui faudra qu’invite pour l’imunation, que j’n’ ai ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.
La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça :
— Il n’est seulement point trois heures, qu’ tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l’ côté de Tourville. Tu peux ben dire qu’il a passé, puisqu’i n’en a pas quasiment pour la relevée.
L’homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l’idée. Enfin il déclara :
— Tout d’ même, j’y vas.
Il allait sortir ; il revint et, après une hésitation :
— Pisque t’as point d’ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l’imunation, vu qu’i faudra se réconforter. T’allumeras le four avec la bourrée qu’est sous l’hangar au pressoir. Elle est sèque.
Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d’un pot de terre brune, l’étendit sur son pain, qu’il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.
Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s’éloigna dans la direction de Tourville.
Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, l’écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d’un blanc jaune, qu’elle laissa sur le coin de la table.
Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l’arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d’un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et les entassait dans son tablier.
Une voix l’appela du chemin :
— Ohé, Madame Chicot !
Elle se retourna. C’était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s’en allait fumer ses terres, assis, les jambes pendantes, sur le tombereau d’engrais. Elle se retourna, et répondit :
— Qué quy a pour vot’ service, maît Osime ?
— Et le pé, où qui n’en est !
Elle cria :
— Il est quasiment passé. C’est samedi l’imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.
Le voisin répliqua :
— Entendu. Bonne chance ! Portez-vous bien.
Elle répondit à sa politesse :
— Merci, et vous d’ même.
Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
Aussitôt qu’elle fut rentrée, elle alla voir son père, s’attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et, jugeant inutile d’approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.
Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l’une devant l’autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre ; car elle avait réfléchi qu’il était inutile d’allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.
Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu’il eut franchi le seuil, il demanda :
— C’est-il fini ?
Elle répondit :
— Point encore ; ça gargouille toujours.
Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d’horloge, ne s’était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l’air entrait ou sortait de la poitrine.
Son gendre le regarda, puis il dit :
— I finira sans qu’on y pense, comme une chandelle.
Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l’agonisant.
La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S’il n’avait pas respiré, on l’aurait cru mort assurément.
Le lit des deux paysans était caché à l’autre bout de la chambre, dans une espèce d’enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux ; et bientôt deux ronflements inégaux, l’un plus profond, l’autre plus aigu, accompagnèrent le râle ininterrompu du mourant.
Les rats couraient dans le grenier.
Le mari s’éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.
— Dis donc, Phémie, i n’ veut point finir. Qué qu’tu f’rais, té ?
Il la savait de bon conseil.
Elle répondit :
— I n’ passera point l’ jour, pour sûr. N’y a point n’a craindre. Pour lors que l’maire n’opposera pas qu’on l’enterre tout de même demain, vu qu’on l’a fait pour maître Rénard le pé, qu’a trépassé juste aux semences.
Il fut convaincu par l’évidence du raisonnement, et il partit aux champs.
Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.
À midi, le vieux n’était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l’ancien qui tardait à s’en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à la fin, s’effraya.
— Qué qu’ tu f’rais, à c’te heure, té, Phémie ?
Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu’il fermerait les yeux et autoriserait l’enterrement le lendemain. L’officier de santé, qu’on alla voir, s’engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L’homme et la femme rentrèrent tranquilles.