Les lauriers de flammes (2ième partie)
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Les lauriers de flammes (2ième partie)». Краткое содержание книги:
Un moment, ils demeurèrent face à face, dressés comme des coqs de combat. Marianne était blême et Beyle rouge de colère, mais tous deux serraient les poings. La jeune femme tremblait d’indignation en découvrant ce que la peur et l’égoïsme pouvaient faire d’un homme, au demeurant amical, bon et d’un esprit non seulement supérieur à la moyenne mais encore d’une certaine puissance. D’après ce qu’elle avait appris de lui durant leur cohabitation forcée, il y avait, dans ce petit Dauphinois, l’étoffe d’un grand écrivain... Seulement, on l’avait sorti de sa vie douillette, confortable, élégante, pour le lancer dans l’enfer tour à tour brûlant et glacé de la guerre. Il avait découvert la fatigue, la faim, la saleté, la peur aussi sans doute... Et maintenant s’y ajoutait la crainte de la disgrâce car, dans son orgueil naïf, il s’arrogeait toutes les responsabilités dans cette carence, prévisible cependant, des approvisionnements. Evidemment, il avait peut-être quelques raisons de ne plus être lui-même. Cependant, Marianne se refusait à se laisser emporter dans cette panique.
— Vous avez beaucoup changé ! se borna-t-elle à remarquer, toute colère abattue aussi soudainement que la grand-voile d’un navire menacé par la tempête.
Ce calme fit sur Beyle l’effet d’une douche. Graduellement, il reprit sa couleur naturelle, hocha la tête, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, la referma, ébaucha de la main un geste d’impuissance puis, brusquement, haussa les épaules et tourna les talons.
— Je viendrai vous saluer demain... avant votre départ, dit-il seulement.
Puis il disparut.
Immobile au milieu de la pièce, Marianne écouta s’apaiser les échos de la maison qui avaient résonné de leur double colère puis, lentement, elle se tourna vers Barbe. Les mains nouées sur son ventre, celle-ci se tenait debout près du poêle et sa respiration un peu forte semblait emplir la pièce redevenue silencieuse. Les yeux mauves et les yeux verts se rejoignirent, mais si ceux de Marianne montraient déjà l’éclat liquide des larmes, ceux de la Polonaise ne reflétaient qu’un contentement paisible.
— Eh bien ! soupira la jeune femme. Je crois que nous n’avons pas le choix, Barbe ! Il va falloir nous résigner à rester dans le convoi. Nous essaierons de nous défendre...
— Non ! fit Barbe.
— Comment : non ? Voulez-vous dire que nous n’aurons pas à nous défendre ?
— Non... parce que nous ne partirons pas avec les soldats !
Et, avant que Marianne, surprise, eût pu demander d’autres explications, elle avait marché jusqu’à la porte et l’ouvrait.
— Venez, Madame, dit-elle. Nous n’avons pas de temps à perdre ! Notre hôte doit déjà nous attendre au salon.
— Au salon ?
— Eh oui, fit Barbe avec un bref sourire. Il y a un salon dans cette maison ! Evidemment, il faut savoir que c’en est un !
En effet, la maison de Salomon Levin, bien qu’elle fût la plus grande et la plus belle de l’espèce de ruelle longue qui constituait le ghetto de Smolensk, était une étroite construction qui ne comportait guère que deux pièces par étage. Au rez-de-chaussée, l’échoppe, noircie par le temps, qui servait de magasin, ouvrait directement sur la cuisine, sorte de caveau voûté, éclairé par une fenêtre étroite comme une meurtrière mais pourvue du luxe inouï que constituait une pompe. Au premier étage (le second étant occupé par un grenier et la mansarde où logeaient Barbe et Marianne), la cuisine était surmontée par la chambre de Salomon et de Ra’hel tandis que le salon régnait au-dessus de la boutique. C’était une pièce obscure, tendue d’une tapisserie d’un vert fané, mais d’une scrupuleuse propreté. Le principal meuble en était une table couverte d’un tapis à ramages supportant un gros livre relié en noir et un chandelier de cuivre. Quelques chaises en bois montaient autour des murs une garde raide.
Quand Ra’hel y introduisit Marianne et Barbe, le chandelier était allumé et le vieux Salomon, la tête couverte d’une calotte de soie noire, une sorte de châle rayé sur les épaules et des besicles sur le nez, lisait dans le grand livre, — c’était le Talmud – avec une attention pleine de piété. A l’entrée des deux femmes, il referma son livre, mais non sans laisser ses mains pâles, fanées et osseuses, mais d’une curieuse beauté, en caresser la couverture. Puis, s’étant levé pour un bref salut, il désigna des sièges, ôta ses besicles et, un long moment, considéra Marianne attentivement mais sans rien dire.
Celle-ci pensa qu’il avait l’air d’un prophète fatigué avec la peau grise de son visage que l’ossature hardie ne tendait plus. La barbe qu’il portait longue semblait de même étoffe que la peau et, sous la calotte noire, ses cheveux, jadis bouclés peut-être, pendaient en maigres tortillons découragés. Mais le regard sombre reflétait encore la jeunesse et la volonté.
— Jeune femme, dit-il enfin, celle qui t’accompagne m’a dit que tu étais ici contre ton gré, en danger, et que tu désirais ardemment rentrer chez toi autrement qu’en compagnie de tous ces soldats. Est-ce vrai ?
— C’est vrai.
— Je peux peut-être t’aider, mais j’ai besoin de savoir qui tu es. En ces temps terribles que nous vivons, les visages sont souvent doubles, ou faux, les âmes le sont plus encore, et tel regard pur couvre un cœur de boue. Si tu veux que je te fasse confiance, tu dois d’abord me faire confiance..., et, femme, tu es arrivée sous un costume d’homme.
— En quoi mon nom vous apprendra-t-il quelque chose ? dit doucement Marianne. Nous appartenons à des univers tellement éloignés ! Mon nom est, pour vous, sans signification... et vous n’avez aucun moyen de savoir si je ne mentirai pas.
— Dis toujours ! Pourquoi répondrais-tu à une offre amicale par la méfiance ? Ce livre, ajouta-t-il en tapant doucement sur la reliure sombre, dit : « Une oie va pliant le cou, mais à ses yeux rien n’échappe. » Nous autres juifs sommes comme les oies... et nous savons infiniment plus de choses que tu ne peux l’imaginer. Entre autres, je connais beaucoup de noms... même dans ton univers !
— C’est bien ! fit Marianne. Je suis la princesse Sant’Anna et j’ai encouru la colère de l’Empereur en faisant évader de prison l’homme qui m’a servi de père et que l’on allait exécuter ! A mon tour de vous prévenir : en m’aidant vous prendrez des risques.
Pour toute réponse, le vieil homme prit un papier dans la poche de sa longue lévite grise et le tendit tout ouvert à Marianne. Avec stupeur, elle s’aperçut que c’était l’un des fameux placards la concernant et que l’on avait appliqués sur les murs de Moscou.
— Tu vois, conclut Salomon, j’avais le moyeu de savoir si tu disais la vérité.
Sans détacher ses yeux du papier sali, elle demanda, la voix soudain altérée :
— Comment avez-vous eu ce papier ?
— Près du relais aux chevaux. Les hommes qui portent le courrier en ont laissé, paraît-il, dans toutes les bourgades un peu importantes de la route du Niemen. Et moi je ramasse toujours les papiers imprimés. Cela peut être intéressant.
Marianne ne répondit pas. Elle était en train de couler au fond d’un trou sans fond. Jamais elle n’aurait imaginé que Napoléon pût lui en vouloir à ce point. Car elle s’était trompée, il y a un instant, en pensant que ce placard était le même. Le texte était différent. Il n’était plus question « d’amie de l’Empereur ». L’avis portait d’arrêter purement et simplement la princesse Sant’Anna... et la somme promise avait doublé !