Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
— Je ne connais rien du Midi, il a fallu que j’aille à Perpignan pour avoir une idée de ce que c’était.
— Montpellier est très différent. C’est une ville bourgeoise, protestante et collet-monté, les gens n’y sont pas très liants. Plus qu’à Lyon, bien sûr, mais c’est la ville la plus froide du Midi. Bien que ce soit un centre universitaire, on s’y barbe ferme. Les mœurs y sont sévères.
— Il y a quand même des filles ?
— Foutez-moi la paix avec vos filles ! Il y a surtout des Allemands pour l’instant. C’est ça qui m’intéresse. D’ailleurs, j’espère que vous n’y resterez pas longtemps et que le boulot sera rapide. Là-bas, vous savez, c’est une des villes où il y a le plus de cocus, mais il faut être introduit, si je puis dire. Ça se passe en famille. Il faudrait presque demander l’autorisation au mari et puis fournir une prise de sang. Vous voyez le genre. À part ça, je vous le dis, le standing est tout ce qu’il y a de réservé.
— Ça promet de la joie, grognai-je. J’ai envie d’amener une de mes deux poupées… Il me faut quand même des distractions.
— Si vous trouvez que ce ne sont pas des distractions ! Je pense que vous n’allez quand même pas me raconter que vous trouvez la vie monotone, non ?
— Pas jusque-là tout de même, mais il me faut des femmes, lorsque je n’en ai pas, ça me fait une sorte de complexe d’infériorité, je ne vaux pas la moitié.
Bodager réfléchit un instant.
— Au fait, dit-il, ce n’est pas tellement bête, ça.
— Quoi donc ?
— Cette histoire d’amener une fille avec vous. On se méfie moins d’un couple. Les espions n’ont pas l’habitude de traîner des femmes avec eux. D’autant plus que vous n’allez pas exactement à Montpellier, mais à Fréjorgues.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est un patelin à côté, à une dizaine de kilomètres. C’est là que se trouve le terrain d’aviation.
— Je vois. J’espère qu’ils n’y construisent quand même pas de base sous-marine, là ?
— Non, mais ils y construisent des hangars souterrains et des dépôts d’essence, également souterrains.
— Faut toujours qu’ils soient sous quelque chose, ces gars-là. Si la guerre dure encore dix ans on va tous se retrouver dans les cavernes, comme les hommes primitifs.
— Ça n’a rien d’extraordinaire, notez bien. Tous les terrains d’aviation sont équipés de la même manière, à peu de choses près. Seulement celui-là est particulièrement embarrassant. De là partent les avions qui vont bombarder nos troupes et nos installations en Italie.
— Qu’est-ce qu’ils attendent, les autres, pour venir tout mettre en l’air ?
— Ils attendent d’avoir les plans et surtout les emplacements des dépôts. Il faut qu’avec un seul raid les Allemands comprennent leur douleur et mettent deux ans avant de tout remettre en état.
— J’ai compris, dis-je. Et vous comptez sur moi pour vous fournir les documents ?
— Exactement.
— C’est que ce n’est pas une promenade, ça. Je ne peux quand même pas aller trouver le commandant du camp pour les lui demander.
— Ça ne m’étonnerait pas. Vous en êtes bien capable.
— Arrêtez votre charme, répondis-je rudement, gardez vos flatteries pour Mordefroy ou des types de ce genre, des amateurs de gloire. Avec moi, ça ne mord pas.
— Le plus simple, continua-t-il, sans se vexer, c’est le premier procédé. Celui qu’on avait envisagé pour Leucate. Faut vous engager comme manœuvre, quelque part. Ce n’est pas l’embauche qui manque.
— C’est quand même marrant, dis-je, moi qui n’ai jamais rien foutu de ma vie, qui me suis toujours opposé à tout travail qui puisse me faire gagner ma vie depuis mon plus jeune âge, voilà que je remets ça maintenant, et comme volontaire encore. Et pour rien, sauf de risquer ma peau.
— Vous en faites pas, répondit Bodager, vous, vous risquez votre peau, c’est entendu, mais vous en reviendrez, tandis que grâce à vous il y en aura d’autres qui resteront sur le carreau, c’est moi qui vous le dis.
— Ne me baratinez pas davantage. Vous savez ce que je vous ai dit tout à l’heure. C’est entendu. J’y vais. Je suis à cran maintenant, je me fais l’impression d’un honnête homme, d’un justicier. Aussi bien, c’est peut-être précisément ce qui me manquait, un idéal.
— C’est parfait. Je vais vous montrer le coin. Il vaut mieux ne pas y aller les yeux fermés, on ne sait jamais.
Il déploya une carte d’état-major et l’étendit sur la table d’un geste brusque avec une habileté toute professionnelle. C’était apparemment un instrument dont il savait se servir.
— Voilà, dit-il en pointant au crayon. Montpellier. Ça, c’est la route de Palavas. Ce village entre Palavas et Montpellier, c’est Lattes. Vous avez de la veine d’y aller en hiver, parce qu’en été les moustiques viennent y passer les vacances.
— Et ça ? demandai-je.
— Ça, c’est un étang. L’étang de Lattes. De l’autre côté c’est Fréjorgues. Ce grand terrain plat, que vous voyez, c’est le terrain d’aviation. Les hangars se trouvent certainement du côté du village. Enfin, vous verrez ça sur place.
— Comment vous ferai-je parvenir les documents ? Par la poste ? J’en ai marre, moi, de Lyon, pour ne rien cacher.
— Vous n’aurez qu’à m’envoyer une commande de livres, mettons les Mémoires de Monsieur de Saint-Simon, en me donnant votre adresse. Un ami viendra vous voir.
— Comment le reconnaîtrai-je ?
— Il vous dira que les Mémoires de Saint-Simon sont épuisés mais qu’on va faire un deuxième tirage.
— Saint Simon, vous dites ? Le pauvre saint, on le mêle à de drôles de sauces !
Je n’ai pas compris le sourire de Bodager.
— Et maintenant, continua l’Américain en se remuant dans son fauteuil, je suppose que vous avez besoin de galette ?
— Ce n’est pas précisément que j’en aie besoin mais j’ai fait des frais. J’ai entamé mon capital. Or ça, c’est tabou. Je garde ce pognon pour m’acheter une petite affaire, quand la guerre finira. Je commence à être saturé de la vie d’aventures. Je ne veux pas qu’on me ramasse comme ce pauvre Jimmy, plié en deux au bord d’un trottoir avec une ou plusieurs balles dans le bide.
— Ce sont des choses qui arrivent, dit Bodager, tranquillement. C’est une mort qui en vaut une autre.
— Oh ! moi, je préfère avoir le temps de prendre mes dispositions et de faire mon testament. D’ailleurs, la vie n’est pas si moche. Elle n’a pas si mauvais goût que ça. J’aime mieux en prendre la ventrée à laquelle j’ai droit.
— Vous ferez comme moi, soupira Bodager. Vous finirez par en prendre une indigestion. Mais parlons peu et… Je vais vous donner de toute manière les cinquante mille francs que je vous dois, plus cent mille de prime. Moi, ma parole vaut un contrat, je ne vous en rabattrai pas un sou. Je vais plus loin, vu l’importance de votre mission, cette fois-ci, je vais vous donner deux cent mille d’acompte. Je vous en remettrai autant lorsque le boulot sera terminé.