Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
De toutes manières, ce n’était pas le moment de s’analyser. D’autant plus que depuis des millénaires que les hommes essayent d’apporter une définition de l’amour ils n’y sont pas arrivés. Alors comment voulez-vous que je fasse, moi qui ne suis qu’un pauvre type ?
— Et Mordefroy ? demandai-je, histoire de détourner la conversation. Il n’est pas là ?
— Vous le verrez sans doute avant votre départ. Il est toujours des nôtres.
— Comment, avant mon départ ? Vous me réexpédiez ?
— J’ai un travail que vous seul pouvez accomplir.
— Merci de l’honneur, mais j’ai l’impression, ma parole, que vous me prenez pour un pigeon voyageur.
— Vous avez des comparaisons et des expressions savoureuses, dit Bodager, en riant. Je me demande où vous allez chercher tout ça.
— Je me pose la même question pour vous, ripostai-je. Je me demande comment vous vous y prenez pour parler un langage aussi correct. Moi je pourrais jamais.
— Faut s’adapter à tout, mon petit pote, entendis-je Bodager dire, d’une voix si nouvelle, rauque et un tantinet cassée, que je sursautai. Quand t’es dans un business, faut avoir l’air d’être du bâtiment, tu piges ? Sinon tu te fais tout de suite repérer.
— Où c’est que vous avez appris tout ça ? balbutiai-je.
— Ça fait trois ans que je fais le boulot, j’en ai vu un peu, je te prie de le croire, j’ai fait tous les métiers. Puis, je te l’ai dit, j’ai été élevé en France, alors question d’argot, j’en connais un bout.
Maintenant si vous désirez, monsieur, que nous prenions les attitudes et les manières d’un gentilhomme du faubourg Saint-Germain, nous le pouvons aussi bien. Ou celui d’un attaché d’ambassade. Il ne faut jamais oublier, continua-t-il, que chaque classe de la société française a ses habitudes, ses tics. Quand un homme passe dans la rue, devant moi, j’arrive presque chaque fois à deviner son métier. C’est une question d’entraînement et d’observation.
Pendant cette tirade, mon Bodager avait changé cinq ou six fois de personnalité. C’était imperceptible, tout en nuances, mais c’était flagrant. Et maintenant je me demandais quelle était la vraie.
— En somme, répondis-je, vous jouez la comédie tout le temps. Mais quel est votre vrai rôle ?
— Celui-ci, dit-il. Il se tassa dans son fauteuil et parut tout de suite beaucoup plus âgé. On s’apercevait que c’était un vieil homme, alors que jusqu’à présent il avait paru cinquante ans. Ses traits s’étaient vulgarisés. Il se retourna et saisit d’un geste une bouteille qui traînait sur un guéridon et pose deux verres entre nous. Il les remplit de cognac.
— Have a drink, dit-il en élevant son glass.
Il avala une gorgée et reprit.
— J’en ai par-dessus la tête, moi, de leur Occupation, de leur guerre et de toutes leurs histoires. Je suis fatigué, ces Allemands sont trop jeunes et trop brutaux, de vrais sportifs. Moi je n’aime pas les sportifs. Je me demande d’ailleurs ce que j’aime, sorti du cognac. Je n’ai plus l’âge de courir les filles et quand je l’avais, c’étaient les sportifs qu’elles préféraient, pas les intellectuels. Alors maintenant…
Il eut un geste d’indifférence.
— Je ne comprends pas, dis-je. Si vous n’aimez pas ça, pourquoi diable êtes-vous entré là-dedans. Je ne pense pas qu’en Amérique ça soit différent d’ailleurs, on n’embauche pas les espions de force.
— Pouah ! Quel vilain mot ! grimaça Bodager. Espion ! Dites plutôt agent secret. C’est plus long mais ça sonne mieux à l’oreille. Et à la conscience.
— La conscience ! la conscience ! grommelai-je. Si vous croyez qu’il y a de quoi avoir une conscience avec des salauds de cette trempe ! Pas possible, vous ne les avez jamais vus nager ? À Perpignan, la Milice a abattu devant moi, en plein bistrot, sans sommation, un malheureux vieillard coupable, seulement d’avoir eu peur. À Cerbère, à l’entrée du tunnel, les Allemands ont fusillé un cheminot que la Milice leur avait livré. Passe encore pour les Frizés. Ils font la guerre. Mais des Français dénonçant d’autres Français, moi je trouve ça dégueulasse.
— Vous me demandiez tout à l’heure pourquoi je faisais ce turbin, demanda Bodager. Il se cogna son verre cul sec et remit ça. Justement, parce que moi aussi ça m’écœure. Et aussi parce que je suis patriote. J’aime mon pays. Je ne peux pas admettre que des étrangers viennent y traîner leurs pattes sales et y dicter leur loi. J’aimerais mieux crever. C’est pour ça que je me bats.
Bien qu’il soit avachi dans son fauteuil, ses yeux n’avaient pas perdu leur éclat métallique. Si son corps était fatigué, sa volonté n’avait pas flanché. Depuis trois ans qu’il était en France il avait dû leur en faire voir de toutes les couleurs, aux Allemands et au pétainistes. Il avait vraiment la tête d’un type à qui on ne marche pas impunément sur les arpions.
— Imaginez que vous êtes chez vous et que des inconnus forcent votre porte, s’installent, boivent votre vin, caressent votre femme et votre fille, bouffent votre cuisine et vous envoient coucher tout seul, à une heure déterminée et le ventre vide. Qu’est-ce que vous feriez ?
— Je rentrerais dedans, pardi !
— C’est pour ça, précisément, que je rentre dedans. Le jeu est le même.
— Vous avez raison, dis-je.
C’était la première fois que je recevais un cours de patriotisme aussi clair. Jusqu’à présent, ça m’avait paru assez funambulesque, leurs théories. Ça me rappelait trop le blablabla des bonnes sœurs et des dames de charité, sans parler du baratin des livres de lecture de l’école communale.
Je ressentais cruellement toute la honte de la passivité. Je me disais qu’en effet, c’était intolérable, le coup était le même que s’ils étaient entrés chez moi, en effet.
De là à conclure qu’il ne restait plus qu’une solution, les virer d’ici le plus tôt possible, il n’y avait qu’un pas que je franchis allègrement. Je ne deviens xénophobe que dans la mesure où les étrangers nous empoisonnent la vie et là, pas de doute, c’était bien le cas.
En somme je commençais à me convertir à une nouvelle morale et surtout à trouver un nouvel idéal, un idéal mêlé de haine et d’amour, un idéal de mort et d’espoir.
Je me sentis prêt à foncer dans la bagarre, tête baissée, sans regarder en arrière.
— Ça va, dis-je, j’ai compris, je ne proteste plus. Je suis prêt à repartir. Je vous demanderai seulement vingt-quatre heures, si c’est possible, pour me refrusquer et faire un peu de toilette. En outre, une nuit de repos ne me fera pas de mal.
— Bien sûr, surtout si vous ne la passez pas avec Claudine.
— Ça, c’est une autre histoire, dis-je en riant. J’ai trente-trois ans, il faut que j’en profite.
— En tout cas, ne faites pas le zouave, soyez prudent. N’oubliez pas que la femme est le plus dangereux ennemi de l’agent de renseignements.
— Je n’ai pas l’habitude de raconter mes histoires aux femmes.
Bodager alluma une nouvelle cigarette, remplit les verres à nouveau et se pencha vers moi.
— Pour l’instant, dit-il, abandonnons l’affaire de Leucate. De toute manière, là-bas, vous êtes repéré. Il faudrait un miracle pour vous faire agrafer mais ce n’est pas la peine de tenter le diable. Laissons tomber. D’ailleurs, j’ai appris que la fameuse base de sous-marins était un mythe. Il n’en a jamais été question. La population l’a cru un instant en les voyant creuser des galeries dans les falaises. Il a même été parlé d’un souterrain qui devait rejoindre les deux plages. C’est faux. Ce sont des casemates blindées souterraines. On s’en fout. Ce qui nous inquiète, ce sont les radars qu’ils ont construits vers le sémaphore, c’est tout. On verra ça plus tard. Il y a quelque chose de plus urgent. Vous connaissez Montpellier ?