L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
« Toi, mon Berru, je te vois venir, pensait le marquis. Tu as dû mijoter des affaires là-bas et tu veux me convaincre d'entreprendre une guerre pour conquérir ce pays ! »
— Qu'y puis-je ? demanda-t-il sèchement.
— L'acheter, Monseigneur ! répondit très simplement Philippe.
Son interlocuteur en fut éberlué.
— L'acheter ! Vous me la baillez belle !
— Monseigneur, poursuivit Philippe, les gouvernements s'obstinent à faire massacrer des hommes pour conquérir des pays qu'ils reperdent aussitôt. Il serait tellement plus facile de les acheter. Avec l'argent qu'on dépense à faire les guerres, on pourrait acquérir les territoires. Personne ensuite ne songerait à se libérer, puisque la vente serait faite en bonne et due forme à la satisfaction de tous. Lorsque j'acquiers un habit chez mon fripier il ne vient pas protester ensuite qu'il a réfléchi et que je dois le lui rendre. L'esprit revanchard disparaîtrait. Croyez-moi, les vraies conquêtes se font chez les notaires, pas sur les champs de batailles !
Choiseul opina. II y avait du vrai dans ce que disait le banquier. Pourtant il jugeait son vœu irréalisable. Que feraient les généraux si les marchands assumaient les responsabilités géographiques ? Comment obtiendrait-on des décorations et que ferait-on des drapeaux ? Que deviendraient les armuriers ?
— Utopie, fit-il en soupirant.
— Non, Monseigneur. Pour tout vous dire, en revenant de Corse, je suis passé par Gênes. J'ai vu là-bas les autorités et je leur ai demandé si elles envisageraient éventuellement de céder la Corse à la France moyennant une somme rondelette. Elles m'ont répondu — tenez-vous bien — que oui !
Choiseul devint tour à tour, rouge, blanc, puis bleu, préfigurant ainsi le futur drapeau français. Ne pouvant contenir sa colère, il donna un coup de poing sur son sous-main.
— Mais, Monsieur le banquier ! tonna le ministre, de quoi vous mêlez-vous ! Depuis quand un sujet de Sa Majesté a-t-il qualité pour entreprendre délibérément des pourparlers au nom de la France avec un pays étranger sans être mandaté !
— Monseigneur… balbutia Berrucheul.
Choiseul était remonté.
— Et que voulez-vous que nous en fassions, de la Corse, je vous demande un peu ! Nous avons perdu nos colonies, sans grand regret d'ailleurs, car elles étaient fort éloignées, et vous voudriez que je vide les caisses de l'État pour acheter une île ! Si j'avais une île à acheter, ce serait l'Angleterre, Monsieur Berrucheul, et non la Corse. Comme cela, au moins, nos bateaux pourraient naviguer tranquillement !
Il se tut, tira sur ses manchettes de batiste, puis s'éventa légèrement du plat de la main.
— Excusez-moi, reprit-il d'une voix plus égale, vous m'avez quelque peu fait sortir de mes gonds, mon cher !
Berrucheul, qui avait pris une mine contrite pour laisser passer l'orage, releva le front et déclara :
— Vous ne m'avez pas laissé achever, Monseigneur. Je pensais acheter la Corse pour mon propre compte et l'offrir à mon pays afin qu'elle devînt territoire français.
Cette fois, Choiseul devint bleu, blanc, puis rouge.
— Vous plaisantez ! bredouilla-t-il.
— Absolument pas, Monseigneur ! Absolument pas ! Vous le savez peut-être, feu mon père a réalisé une très grosse fortune, beaucoup plus importante que ce qu'on imagine. Il est juste qu'une partie de celle-ci soit consacrée au prestige du royaume. Je donne les fonds pour l'achat de la Corse, et je ne veux surtout pas que mon nom paraisse dans cette affaire à cause du fisc : signes extérieurs de richesse, c'est mauvais. Cette transaction doit par conséquent rester secrète.
Alors Choiseul, les yeux baignés de larmes, se leva, prit Berrucheul aux épaules, le baisa sur les deux joues.
— Ah ! mon ami, murmura-t-il, quel grand cœur ! Quelle abnégation ! Merci, merci, merci ! Je suis confus à l'idée que la postérité m'attribuera le mérite de cette emplette.
— Ainsi vous acceptez ma proposition, Monseigneur ?
— Comment refuser un don pareil ! Je l'accepte au nom du roi. Au nom de la France ! Oh ! nom de Dieu ce que je suis content !
« Ça y est, jubila le tenace banquier, ma chère Antonia est à moi, puisque devenue française ; en m'épousant, elle épousera donc un compatriote et sa rigide famille n'aura plus rien à dire ! »
Au comble de l'allégresse, Choiseul prît son visiteur par le bras.
— Vive la Corse ! cria-t-il.
Puis il entraîna Berrucheul vers la mappemonde décorant un angle de son bureau.
— Soyez gentil, mon cher, ajouta-t-il, montrez-moi donc où ça se trouve !