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Coeur brûle et autres romances

Электронная книга - «Coeur brûle et autres romances». Краткое содержание книги:

« Il avait fait chaud cet été-là en Provence, une chaleur tyrannique, menaçante. Vers juillet, Pervenche est partie. Elle ne s'était même pas présentée au bac, à quoi bon ? Elle n'avait rien fait, elle savait bien qu'elle ne pouvait pas réussir. Toute l'année, elle avait traîné, surtout avec “Red” Laurent, dans les bistros, les boîtes, les fêtes, ou simplement dans la rue. Elle buvait des bières, elle fumait. L'après-midi, elle retrouvait Laurent devant le garage abandonné, au pied de la colline. Laurent soulevait le rideau de tôle, et ils se glissaient à l'intérieur. Ça sentait le cambouis, et une autre odeur plus piquante, comme de la paille, ou de l'herbe qui fermente. Ils faisaient l'amour par terre, sur une couverture. »
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Elle n’a rien dit, pas un son n’est sorti de sa gorge. Elle attend assise à l’avant de la voiture, un peu repliée sur elle-même, les mains sur son ventre.

Quand ils sont arrivés, elle les reconnaît tout de suite. Il y a Willie, et le nommé Dax. Laurent n’est pas avec eux. Dax est petit et mince, il est habillé d’un blouson de cuir noir. L’Antillais se tient derrière lui. Ils l’ont aidée à descendre, très doucement. Très doucement. Dax dit : « On va bien s’occuper de toi maintenant, il ne t’arrivera rien. » Pervenche tremble si fort qu’elle n’arrive pas à marcher, et c’est Dax et Willie qui la portent. Le tourbillon est presque arrêté à présent, c’est la pinède tout entière qui tourne, qui s’effondre et ondule, et Pervenche sent la nausée dans sa gorge. Malgré la chaleur étouffante, sans un souffle, Pervenche est envahie par un froid terrible, c’est peut-être pour ça qu’elle tremble et que ses genoux s’entrechoquent.

Tout à coup le bruit des criquets a repris. Partout autour de la clairière, leurs cris stridents se croisent, tissent une trame invisible, et Pervenche en est presque rassérénée. Maintenant, elle est couchée sur le tapis d’aiguilles et elle sent le corps de Dax qui s’appuie sur elle, qui force en elle, comme s’il traversait ses habits, sa peau, jusqu’au plus profond d’elle-même. Elle serre les dents pour ne pas crier. Elle pense : « Si je crie, il va me tuer. » Elle le pense tranquillement, c’est une évidence. Laurent l’a amenée où il voulait, dans cette pinède, il l’a trahie, vendue. Il s’est servi d’elle comme d’un animal. Elle pense cela sans horreur, parce qu’elle est maintenant tout à fait au fond du gouffre, seule dans un endroit où personne ne viendra jamais la trouver, cette clairière au milieu des pins, au bout de toutes les routes.

Quand tout est fini, les deux hommes s’éloignent un peu, allument leurs cigarettes. Pervenche a remis ses habits en place, elle titube au centre de la clairière, elle ne voit plus personne. Elle avance comme une aveugle, les mains tendues, elle bute sur les racines, sur les pierres. Il y a un bruit de moteur qui démarre, elle voit les veilleuses d’une voiture. C’est l’Antillais qui est au volant, il ne la regarde même pas. Elle s’assied à l’arrière, à côté de Dax. Il met négligemment son bras autour du cou de Pervenche, sans cesser de fumer. La voiture de Dax est une grosse allemande qui sent le cuir, le genre d’une voiture volée. Dax passe sa cigarette à Pervenche, et elle aspire avec délices une goulée. La voiture roule doucement sur la route à lacets où Laurent avait fait crier ses pneus. À un moment, dans un virage, sur la gauche, Pervenche aperçoit l’étendue de la ville pareille à un grand lac de lumière, puis la colline la cache de nouveau.

5

À quel moment avait-elle tout perdu ? Maintenant, dans la chaleur de cette fin d’été qui écrase tout à Ganagobie, Hélène cherche à comprendre. Elle a chassé de sa vie Édouard Perrine, avec la même détermination qu’elle avait mise à le suivre au bout du monde. Ce qu’elle avait aimé en lui, au début, c’était son côté médecin des pauvres, une sorte d’apôtre de l’OMS, sponsorisé par une association philanthropique canadienne pour venir en aide aux populations les plus démunies. Avant d’être envoyé dans ce coin perdu du Mexique, il avait exercé au Centrafrique, à Madagascar. Quand Hélène avait fait sa connaissance, un été à Aix, au hasard d’une terrasse de café, elle avait été impressionnée par son physique, grand, très noir, avec de larges mains à la paume pâle, et cet air sérieux qu’il avait quand il la regardait. Ils s’étaient vus pendant tout le mois d’août, il habitait dans une petite chambre meublée qui avait l’air d’un logement d’étudiant, Hélène avait l’impression de revivre les années de sa vie sans soucis, avant son mariage raté avec Vincent Lauro. Elle avait l’impression d’être à nouveau amoureuse. Édouard lui avait expliqué où il allait, lui avait demandé de venir le rejoindre, un peu comme un jeu. Puis Hélène s’était retrouvée seule. La grand-mère Lauro les attendait à Ganagobie, préparait la rentrée des classes pour les filles à l’école communale. Alors, un jour de septembre, sans réfléchir, parce qu’il faisait déjà froid et humide en Provence, ou peut-être parce qu’elle attendait un changement depuis si longtemps, elle avait emprunté de l’argent à des amies et elle avait acheté un billet d’avion pour elle et pour Clémence. Pervenche resterait à Ganagobie avec sa grand-mère en attendant que tout soit au point. À Mexico, Édouard les attendait. Ils avaient pris un autocar Tres Estrellas de Oro à la Terminal du Nord, et au petit matin, épuisées, elles avaient débarqué à Zamora. Puis, sans doute pour les amuser, Édouard leur avait fait parcourir la chaussée jusqu’au village de Jacona en carriole à cheval.

Édouard Perrine avait loué cette petite maison en ciment rue des Tulipanes, et tous les jours il travaillait jusqu’au soir dans un dispensaire au centre du village, à côté du cimetière.

C’était une vie nouvelle. Hélène avait dû tout apprendre : non seulement à parler espagnol avec l’accent traînant du Michoacán, mais aussi les gros mots, les jurons, les plaisanteries, les conventions qu’il faut respecter et les choses qu’il vaut mieux ne pas dire, les bonnes et les mauvaises manières, les relations. Elle avait eu des voisins, des amis, les gens du quartier frappaient à la porte de sa cuisine le matin, pour bavarder, pour lui emprunter du sel ou de la farine, ou pour lui apporter des cadeaux, des œufs, du miel, du pain doux. Elle était la femme du médecin.

Après six mois, Hélène avait fait venir la petite Pervenche. Elle avait voyagé toute seule avec un écriteau au cou, elle avait vomi dans l’avion, elle était très pâle. Clémence dès le début avait refusé le dépaysement. Elle montrait une hostilité contre Édouard Perrine, d’abord ouverte, puis quand Hélène la grondait, sournoise. Quand Pervenche était arrivée, ça s’était un peu amélioré, mais Clémence entraînait sa sœur dans sa vindicte. Ensemble elles chuchotaient des choses, elles ne parlaient jamais à Édouard, même quand il s’adressait à elles. Elles faisaient comme s’il était l’ennemi. Bien qu’elles ne le vissent jamais, elles avaient pris le parti de leur père.

Il avait fallu changer Clémence trois fois d’école. Puis elle avait fini par s’acclimater. À la saison sèche, les jeux avaient commencé dans la rue, et Clémence s’était élancée au milieu des autres. Elle avait appris à parler, à jouer. Elle avait découvert une liberté qu’elle n’avait jamais connue jusque-là. Quand elle revenait de l’école, à deux heures de l’après-midi, Clémence enlevait son uniforme, elle enfilait son pantalon taché et son T-shirt sale, ses baskets, et elle courait à travers les rues du village, sans craindre les voitures ou les camions. Elle explorait tout, jusqu’aux quartiers misérables, au bord du canal, là où vivaient ces gens qu’on appelait des parachutistes, parce qu’on disait que c’étaient des avocats peu scrupuleux qui les avaient lancés à cet endroit pour qu’ils occupent les terres et obligent les propriétaires à vendre.

Hélène elle aussi allait partout. Elle s’était remise à peindre et à sculpter, elle achetait de grands cartons à la coopérative de paquetage Anáhuac et elle faisait les portraits des gens du quartier, avec en arrière-plan les champs de maïs, les cannes à sucre, ou les grands goyaviers de l’autre côté de sa rue. Elle était amoureuse de ces visages, les traits doux des Indiennes, leurs chevelures d’un noir éclatant. Elle a gardé la plupart des portraits, elle est revenue vivre avec eux en Provence, ce sont ses gardiens, ses parents, ses seuls amis. Il y avait Adam et Ève, les deux enfants en haillons qui venaient mendier du pain ou ramasser les goyaves, ou bien la vieille Indienne que les gens appelaient par dérision Mariquita, qui allait de porte en porte vendre de la terre, des herbes à tisane, des pots de miel âcre maculé de cendres. Il y avait les enfants de la rue, Pina, Chavela avec sa tignasse hirsute, Carlos, Beto, Rosalba la Güera, Maïra.

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