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Coeur brûle et autres romances

Электронная книга - «Coeur brûle et autres romances». Краткое содержание книги:

« Il avait fait chaud cet été-là en Provence, une chaleur tyrannique, menaçante. Vers juillet, Pervenche est partie. Elle ne s'était même pas présentée au bac, à quoi bon ? Elle n'avait rien fait, elle savait bien qu'elle ne pouvait pas réussir. Toute l'année, elle avait traîné, surtout avec “Red” Laurent, dans les bistros, les boîtes, les fêtes, ou simplement dans la rue. Elle buvait des bières, elle fumait. L'après-midi, elle retrouvait Laurent devant le garage abandonné, au pied de la colline. Laurent soulevait le rideau de tôle, et ils se glissaient à l'intérieur. Ça sentait le cambouis, et une autre odeur plus piquante, comme de la paille, ou de l'herbe qui fermente. Ils faisaient l'amour par terre, sur une couverture. »
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Clémence regardait sa sœur, et elle avait le cœur qui lui faisait mal. Elle ne pouvait rien pour elle. C’était trop tard, trop loin, trop différent. Elle avait étudié le droit, passé des concours, et elle ne savait pas arrêter sa sœur au moment où elle tombait.

Elle a essayé de poser des questions, savoir ce que faisait Laurent, s’il allait changer de vie. Mais elle ne pouvait pas s’empêcher de procéder à un interrogatoire.

Pervenche s’était refermée. Elle détestait tout ce que Clémence représentait, la fonction sociale, les responsabilités, l’autorité. À un moment, Clémence lui a dit maladroitement qu’elle pouvait l’aider, lui prêter de l’argent, pour qu’elle s’en aille de ce taudis, loin de ces gens épouvantables. Pervenche a réagi brutalement. Ses yeux bleus brillaient d’un éclat méchant, toute sa face s’est contractée jusqu’à dessiner de petites rides autour de sa bouche et de son nez, sur son front. Elle parlait avec une drôle de voix basse, enrouée, que Clémence ne connaissait pas. « C’est toi qui vas m’aider, bien sûr c’est toi qui sais tout, c’est toi qui juges tout, qui décides tout, et moi, j’ai dix ans, il faut que je t’écoute, toi et ton petit pouvoir sur les gens, tu crois que tu sais quelque chose sur moi, mais tu ne sais rien de ma vie, tu voudrais bien savoir, mais tu ne sais rien de moi, je n’ai pas besoin de tes conseils de merde, j’en ai pas besoin, je n’ai pas besoin de toi, casse-toi de ma vie, oublie-moi. » Son visage était embrumé de colère. Et comme Clémence ne répondait rien, elle s’est recouchée, tout était tellement en désordre, avec ce vieux matelas par terre et juste un drap sale en boule. Quand elle s’est rassise pour allumer une cigarette, son T-shirt a bâillé et Clémence a vu sa poitrine, et en haut des seins elle avait une série de marques rouges comme des brûlures. Elle a tressailli parce qu’elle se souvenait de la peau de Pervenche autrefois, quand elles se baignaient ensemble dans le bassin des Tulipanes, non pas une piscine mais une simple flaque où les enfants nageaient au milieu des grenouilles et des punaises d’eau. L’odeur de la peau de Pervenche, une odeur d’herbe mouillée, fraîche et douce, il y avait si longtemps qu’elle n’y avait pas pensé, et ça rendait le présent encore plus détestable.

Elle a quitté l’appartement très vite. Elle avait mal au cœur, peut-être que c’était ce souvenir, ou bien c’était l’odeur de la marie-jeanne qui l’avait imprégnée. Elle a pris le train du soir pour Bordeaux.

4

L’échange a eu lieu la nuit, sur une colline. C’est un lieu très étrange, loin de tout, bien que la ville soit si proche qu’on distingue la tache laiteuse des lumières dans le ciel. Il y a d’abord un fond de vallon, avec la route qui sinue, et des maisons de maçon accrochées çà et là sur la pente comme des nids de guêpes. Et puis on monte à travers bois, il fait si humide qu’on traverse des nuages alourdis sur les branches des pins, dans les broussailles.

Il a fait très chaud cette nuit, les criquets sont assourdissants, il y a des crapauds cachés dans les vallons. Pervenche les entend distinctement. Peut-être qu’elle pense aux nuits d’autrefois, là-bas, sous la moustiquaire, avec tous ces craquements, tous ces bruissements qui lui faisaient si peur. Mais à présent elle n’a plus peur de la nuit.

Laurent conduit l’auto brutalement, en faisant crier les pneus dans les virages. Elle lui dit : « Pourquoi tu vas si vite ? Ça me donne mal au cœur, ralentis. » Mais il n’écoute pas. Il a sa tête renfrognée, il ne regarde pas Pervenche, ou alors juste un coup d’œil de côté, un regard de chien, ses iris jaunes ont une expression animale.

Avant de partir pour la balade, ils ont fait l’amour sur le matelas dans la chambre étouffante. Elle se sentait bien, elle s’est serrée contre lui, il a un buste étroit et elle s’est amusée à nouer ses bras autour de lui, à le serrer avec ses cuisses jusqu’à l’étouffer. Mais ça ne l’a pas fait rire. Il a détaché les bras de Pervenche, il respirait vite, son dos était glissant de sueur. « Qu’est-ce que tu as ? » Elle a essayé de lire dans ses yeux, mais le visage de Laurent était dur et tendu, pareil à un masque. Elle se souvient des rides sur son front, une veine en Y gonflée près de sa tempe. Et cette expression bizarre, ses yeux apparaissaient comme à travers deux trous dans la peau cartonnée de son visage. Il était ivre, il avait trop fumé. Il l’a retournée comme s’il ne voulait plus qu’elle le voie et sa verge dure était un épieu brûlant qui irradiait douleur et plaisir mêlés. Pervenche était dans un tourbillon qui l’aspirait vers son centre, dans ce rêve où elle tombe chaque nuit indéfiniment, après toutes ces journées passées à boire, à fumer et à boire, et à dormir. À attendre. Et les chants nazis des cassettes de Sacha, et la musique rasta de Willie l’Antillais, les voix des loubards qui résonnaient dans l’appartement, qui martelaient, ces ombres qui rôdaient la nuit pour faire la chasse aux Arabes et aux Noirs, le cliquetis des chaînes, la haine pareille à une drogue, l’odeur de la bière et la fumée qui emplissaient les chambres de leurs nuages. Le tourbillon la séparait de tout ce qu’elle avait connu. Un soir, Sacha l’a regardée de ses yeux pâles, il lui a dit ces mots qui l’ont glacée comme un maléfice : « Il faut mourir pour renaître. »

Ils ont dormi jusqu’au soir, parce qu’il faisait très chaud. À travers les volets fermés, Pervenche écoutait le glissement des autos dans l’avenue. Mais la lumière ne brillait pas sur les carrosseries, et son cinéma au plafond s’était éteint. Un instant, elle a pensé à sa sœur, peut-être qu’elle s’est dit : « Je devrais lui téléphoner. » Ce qui l’a retenue, c’est qu’elle avait essayé une fois, au début d’août, elle voulait lui parler du bébé dans son ventre, mais à la Cité U on l’avait fait attendre vingt minutes avant de lui dire : « Mademoiselle Lauro n’est pas dans sa chambre, vous voulez lui laisser un message ? » Elle a toujours détesté tout ça, ces remparts, ces répondeurs, messageries, hygiaphones, elle a claqué le combiné et payé la communication au bar.

La chute maintenant s’était un peu ralentie, ça n’était pas désagréable de planer sur le dos, nue sur le matelas, en écoutant les bruits de l’avenue et la respiration calme du garçon couché sur le ventre à côté d’elle.

La voiture est arrivée en haut de la colline, à un embranchement avec une route de terre qui entrait dans la pinède. Pervenche ne pose pas de questions. Elle est peut-être encore dans le vertige de sa chute, ou bien elle aussi a trop fumé et trop bu. Laurent ne semble plus du tout ivre. Il est grand, nerveux, tendu, il bouge par saccades, il a toujours cette ride sur le front et cette veine gonflée aux tempes, et ses yeux qui regardent à travers les trous d’un masque.

Au centre d’une clairière, Laurent a arrêté sa voiture. Il a coupé le contact alors qu’elle roulait encore et le moteur a fait des soubresauts avant de caler. Il fait sombre dans la clairière, mais on y voit quand même à cause de la lueur de la ville, une tache globuleuse qui se dissout dans le ciel au-dessus des têtes des arbres. Autrement, ici c’est plein du chant des criquets. La chaleur humide sent la résine, c’est un endroit plutôt du genre romantique, mais il n’y a pas une étoile dans le ciel.

Tout à coup c’est le silence. Les criquets ont été dérangés par quelque chose, ils se sont tus. Laurent est descendu, il a laissé la portière ouverte et il marche vers le centre de la clairière. Pervenche sent son cœur battre très lentement, elle est toujours dans le tourbillon, mais sur les bords pour ainsi dire, emportée dans un mouvement très doux qui arrache à peine quelques brins d’herbe aux rives. Elle pense : « Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? » Peut-être qu’elle se souvient de la phrase de Sacha, et qu’elle a peur de mourir.

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