Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
Rappel discret : d'abord, ma petite fille, il y a le devoir d'état. Des tas de choses ennuyeuses, disait l'humoriste. On peut ajouter : qui suffisent d'ordinaire à décourager les gens bien portants. Mais mon devoir d'état, selon Mathilde, est de n'en point avoir et je suis de ces infirmes qu'afflige une terrible santé. Ah ! comment exprimer tout cela sans tomber dans l'édification, l'hypocrisie ou la naïveté, trois genres que j'abhorre ? Il y a bien ce que la directrice du cours Sévigné appelait « la politique de la châtaigne et dont elle se plaignait en gémissant : « Cette génération ! Elle a honte de sa bonne volonté, elle se hérisse, elle fait de l'ironie, elle a l'air de se moquer des gens et d'elle-même. Je ne sais plus comment la prendre. » Après tout, Mlle Calien savait peut-être, elle, qu'il ne faut pas toucher la bogue et laisser tout bêtement éclater la châtaigne.
— Je sais bien qu'en ne vous demandant rien je vous en demande trop. Excusez-moi d'être aussi exigeante.
— Oh ! fit l'assistante, bonasse.
Puis, tirant son sourire de biais :
— Heureusement, avoua-t-elle, que ça ne m'arrive pas tous les jours !
Un bon point. Elle ne faisait pas une tête grave, ni une tête effarouchée, ni même une tête de mystifiée qui garde son quant-à-soi. Comme il est imprudent de juger trop vite ! Des gens que l'on croyait ternes ont des ressources de caméléon. Renseignée sur mon compte, Mlle Calien changeait d'expression, s'ajustait sur le visage un nouveau masque : celui de la bonhomie. Une bonhomie sérieuse, certes ! mais relevée par ce rien d'impertinence qui rend le sérieux supportable. Dodelinant du chapeau, elle philosophait, sur le ton badin :
— Pour de bons sentiments, voilà de bons sentiments ! Un peu acides… un peu agressifs, sans doute… inspirés par l'amour-propre plus que par l'amour du prochain ! Après tout, en ce siècle qui ne les aime pas, c'est la seule manière de les faire admettre. L'orgueil passe ou la sainteté ne passe plus. Mais voilà que je fais des phrases, moi aussi… En principe, je vous approuve et je vais même vous embaucher. Toutefois…
Le pli de la lèvre s'accentuait, filait jusqu'à l'oreille. Le « toutefois » se prolongea en point d'orgue, pendant lequel la tuyauterie du service d'eau se mit à exécuter quelques traits de fantaisie.
— Toutefois, répéta Mlle Calien, je crains de ne pouvoir vous offrir, pour commencer, qu'un affreux petit boulot sans gloire.
Pardi ! Les corvées obscures lassent à coup sûr les zèles d'occasion. C'était de bonne guerre. Elle continuait :
— De la paperasserie… Ça ne vous changera pas. Nos attributions comportent un certain travail de bureau, qui devient envahissant et limite le temps que nous pouvons consacrer à nos tournées. Tenez, par exemple, il va me falloir expédier un appel à la générosité des commerçants. Taper le stencil, en tirer cinq cents exemplaires, les güsser sous enveloppe… voilà une demi-journée de fichue ! Si, en attendant mieux…
— D'accord.
Il ne fallait pas lui laisser le temps de se reprendre. Ni celui de gaffer en récitant quelque action de grâces. Du remerciement… merci bien ! Il me suffisait de l'avoir mise dans la situation d'un fournisseur venu faire ses offres de service et qui s'en retourne transformé en client.
— D'accord. Confiez-moi ça. Vous n'aurez qu'à déposer les fournitures chez la concierge. Vous aurez vos circulaires dans les quarante-huit heures.
Mademoiselle Calien se leva. D'instinct, pour prendre congé, elle tendit la main trop haut, dans un geste bénisseur qui devait lui être familier. Mais elle s'en aperçut et, baissant le bras, m'offrit un décent shake-hand.
— A propos, dit-elle encore, je trotte un peu partout. Mais il y a un endroit et une heure où vous pouvez me voir à coup sûr : c'est au Centre social de Maisons-Alfort entre dix et onze. Le centre est logé dans le même immeuble que la Bibliothèque municipale, à côté du square. Au revoir, Constance. Non, non, ne vous levez pas…
Mais j'étais déjà debout et Mlle Calien ne put m'empêcher de la raccompagner jusqu'à la porte.
Cinq minutes plus tard, Mathilde rentrait en coup de vent.
— Bravo ! Je reviens trop tard, mais tout va bien. Mlle Calien et moi, nous venons de tomber nez à nez, au coin de la Grande-Rue. Qu'as-tu bien pu lui raconter ? En tout cas, tu sembles avoir fait sa conquête. Mais quoi ! Tu sors ? A cette heure-ci, toute seule ! Ce n'est pas prudent, la nuit va tomber.
J'enfilais mon manteau, je saisissais mes cannes dans le porte-parapluie.
— Je vais au lycée et, pour une fois, je prendrai un taxi, lui répondis-je sans lui fournir d'autres explications.
Sur le palier, dans ma hâte, je faillis bousculer un gnome tout gris, tout sec, à tête plate, aux prunelles noires, menues comme des boutons de bottine et serrées dans l'étroite boutonnière rouge des paupières. Je l'évitai de justesse, ce damné père Roquault, mais je n'évitai pas sa voix grinçante :
— Alors, Frasquette, on part en expédition ? Ménage tes papattes. Tu as une mine de chou-fleur, ma fille.
IV
La veille, le proviseur était absent : nouvellement nommé, il emménageait. Impossible de retourner au lycée le matin : Mathilde avait une commande à satisfaire. Enfin je réussis à m'échapper vers quatre heures. A Jean-Jacques-Rousseau, le proviseur me fit attendre pendant quarante minutes pour m'expédier finalement au censeur, qui lui-même me remit entre les mains d'un vieux professeur chargé de tout ce qui concernait les anciens élèves. Celui-ci, par chance, se souvenait de Marcel. « Un garçon qui s'est permis de décrocher un trente-six de grec au bachot ! « A cause du trente-six et malgré l'étrangeté de la requête, il ne refusa pas de me communiquer les adresses.
Onze, pas une de plus. Onze sur vingt-sept. Encore s'agissait-il de vieilles adresses qui pour la plupart dataient de dix ans et devaient être périmées. Un saut chez Milandre me permit d'en récolter une douzième, celle de Serge Nouy. Je savais vaguement qu'il habitait au bord de la Marne, depuis la guerre. Je me rappelais — aussi vaguement — le garçon carré, culotté de velours vert, qui parfois dans le métro m'empoignait par les cheveux et qui, plus tard, avait organisé une sorte de marché noir des devoirs (à cinq francs la version, Marcel se faisait de l'argent de poche. Mais Nouy la revendait dix). Luc ne voulait pas me donner son adresse.
— Ah ! non, pas celui-là ! Il n'a pas changé, le salaud ! Il a tenu ce qu'il promettait. C'est le plus immonde trafiquant du coin.
Raison de plus pour le convoquer. Lui, au moins, il aurait quelque chose à déballer. J'insistai auprès de Luc, je finis par lui arracher quatre mots de la bouche : avenue des Canadiens, Joinville.
De chez Milandre à la poste… « Il y en a pour trois minutes », dirait le commun des mortels. Mais les notions de temps doivent être révisées en faveur des paralytiques et des escargots. Bien entendu, à mon arrivée, l'annuaire était aux mains d'un voyageur de commerce qui pointait une prodigieuse liste de numéros. Il grilla deux cigarettes avant de me céder le bouquin. Quand j'eus fini moi-même de le compulser, quand, satisfaite d'avoir découvert cinq numéros (moyenne honorable, si le téléphone est un signe extérieur de richesse), je m'avançai vers la préposée… Drelin-drelin ! La fermeture ! Et pas question de séduire la téléphoniste, cette caillette à bec pourpre qui déjà se dépouillait vivement de son sarrau gris et filait vers quelque rendez-vous.
« Tant pis ! Allons chez Firmin, le bistrot-bougnat, en face de la maison. » J'y courus… comme je sais courir. Sept heures, toutefois, c'est l'heure de l'apéro. A l'heure de l'apéro, le bar est comble et la cabine prise d'assaut. Même en cas d'urgence — et il n'y avait pas urgence — Firmin n'avait aucune raison de m'accorder un tour de faveur, surtout pour cinq appels consécutifs. Aucune raison, vraiment : je ne prends pas deux fois par an l'apéritif et Mathilde achète son charbon ailleurs.