La Chartreuse De Parme
- Автор: Стендаль Фредерик
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Chartreuse De Parme». Краткое содержание книги:
Découvrir cet hymne au bonheur, cette cavalcade énergique et passionnée à travers la vie, ne tient-t-il pas en effet du privilège?
– Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu’il faisait lui-même et entraîné par l’habitude de le consulter sur tout.
– Je n’en sais rien en vérité, Altesse Sérénissime, répondit le comte de l’air d’un homme qui rend le dernier soupir.
Il pouvait à peine prononcer les mots de sa réponse. Le ton de cette voix donna au prince la première consolation que son orgueil blessé eût trouvée dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.
– Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien faire abstraction complète de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami.
Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imité des temps heureux de Louis XIV:
– Comme un ami parlant à des amis, Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une résolution intempestive?
– En vérité, je n’en sais rien, répondit la duchesse avec un grand soupir, en vérité je n’en sais rien, tant j’ai Parme en horreur.
Il n’y avait nulle intention d’épigramme dans ce mot, on voyait que la sincérité même parlait par sa bouche.
Le comte se tourna vivement de son côté; l’âme du courtisan était scandalisée: puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec beaucoup de dignité et de sang-froid le prince laissa passer un moment; puis s’adressant au comte:
– Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout à fait hors d’elle-même; c’est tout simple, elle adore son neveu.
Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus galant et en même temps de l’air que l’on prend pour citer le mot d’une comédie:
– Que faut-il faire pour plaire à ces beaux yeux?
La duchesse avait eu le temps de réfléchir; d’un ton ferme et lent, et comme si elle eût dicté son ultimatum, elle répondit:
– Son Altesse m’écrirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien les faire; elle me dirait que, n’étant point convaincue de la culpabilité de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l’archevêque, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui présenter, et que cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir.
– Comment injuste! s’écria le prince en rougissant jusqu’au blanc des yeux, et reprenant sa colère.
– Ce n’est pas tout! répliqua la duchesse avec une fierté romaine; dès ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est déjà onze heures et un quart; dès ce soir Son Altesse Sérénissime enverra dire à la marquise Raversi qu’elle lui conseille d’aller à la campagne pour se délasser des fatigues qu’a dû lui causer un certain procès dont elle parlait dans son salon au commencement de la soirée.
Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.
– Vit-on jamais une telle femme?… s’écriait-il; elle me manque de respect.
La duchesse répondit avec une grâce parfaite:
– De la vie je n’ai eu l’idée de manquer de respect à Son Altesse Sérénissime: Son Altesse a eu l’extrême condescendance de dire qu’elle parlait comme un ami à des amis. Je n’ai, du reste, aucune envie de rester à Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier mépris.
Ce regard décida le prince, jusqu’ici fort incertain, quoique ces paroles eussent semblé annoncer un engagement; il se moquait fort des paroles.
Il y eut encore quelques mots d’échangés, mais enfin le comte Mosca reçut l’ordre d’écrire le billet gracieux sollicité par la duchesse. Il omit la phrase:Cette procédure injuste n’aura aucune suite à l’avenir. «Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer la sentence qui lui sera présentée.» Le prince le remercia d’un coup d’œil en signant.
Le comte eut grand tort, le prince était fatigué et eût tout signé; il croyait se bien tirer de la scène, et toute l’affaire était dominée à ses yeux par ces mots: «Si la duchesse part, je trouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours.» Le comte remarqua que le maître corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle marquait près de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrigée que l’envie pédantesque de faire preuve d’exactitude et de bon gouvernement. Quant à l’exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince avait un plaisir particulier à exiler les gens.
– Général Fontana, s’écria-t-il en entrouvrant la porte.
Le général parut avec une figure tellement étonnée et tellement curieuse, qu’il y eut échange d’un regard gai entre la duchesse et le comte, et ce regard fit la paix.
– Général Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma part, et, arrivé dans sa chambre, vous direz ces précises paroles, et non d’autres: «Madame la marquise Raversi, Son Altesse Sérénissime vous engage à partir demain, avant huit heures du matin, pour votre château de Velleja; Son Altesse vous fera connaître quand vous pourrez revenir à Parme.»
Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le remercier comme il s’y attendait, lui fit une révérence extrêmement respectueuse et sortit rapidement.
– Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.
Celui-ci, ravi de l’exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en courtisan consommé; il voulait consoler l’amour-propre du souverain, et ne prit congé que lorsqu’il le vit bien convaincu que l’histoire anecdotique de Louis XIV n’avait pas de page plus belle que celle qu’il venait de fournir à ses historiens futurs.
En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu’on n’admît personne, pas même le comte. Elle voulait se trouver seule avec elle-même, et voir un peu quelle idée elle devait se former de la scène qui venait d’avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire plaisir au moment même; mais à quelque démarche qu’elle se fût laissé entraîner elle y eût tenu avec fermeté. Elle ne se fût point blâmée en revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel était le caractère auquel elle devait d’être encore à trente-six ans la plus jolie femme de la cour.
Elle rêvait en ce moment à ce que Parme pouvait offrir d’agréable, comme elle eût fait au retour d’un long voyage, tant de neuf heures à onze elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.
«Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu’il a connu mon départ en présence du prince… Au fait, c’est un homme aimable et d’un cœur bien rare! Il eût quitté ses ministères pour me suivre… Mais aussi pendant cinq années entières il n’a pas eu une distraction à me reprocher. Quelles femmes mariées à l’autel pourraient en dire autant à leur seigneur et maître? Il faut convenir qu’il n’est point important, point pédant, il ne donne nullement l’envie de le tromper; devant moi il semble toujours avoir honte de sa puissance… Il faisait une drôle de figure en présence de son seigneur et maître; s’il était là je l’embrasserais… Mais pour rien au monde je ne me chargerais d’amuser un ministre qui a perdu son portefeuille, c’est une maladie dont on ne guérit qu’à la mort, et… qui fait mourir. Quel malheur ce serait d’être ministre jeune! Il faut que je le lui écrive, c’est une de ces choses qu’il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son prince… Mais j’oubliais mes bons domestiques.»