Les Essais – Livre I
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:
Les plus grands princes et plus riches, sont par pauvreté et disette poussez ordinairement à l'extreme necessité. Car en est-il de plus extreme, que d'en devenir tyrans, et injustes usurpateurs des biens de leurs subjets?
Ma seconde forme, ç'a esté d'avoir de l'argent. A quoy m'estant prins, j'en fis bien tost des reserves notables selon ma condition: n'estimant pas que ce fust avoir, sinon autant qu'on possede outre sa despence ordinaire: ny qu'on se puisse fier du bien, qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu'elle soit. Car quoy, disoy-je, si j'estois surpris d'un tel, où d'un tel accident? Et à la suitte de ces vaines et vitieuses imaginations, j'allois faisant l'ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens: Et sçavois encore respondre à celuy qui m'alleguoit que le nombre des inconveniens estoit trop infiny; que si ce n'estoit à tous, c'estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. J'en faisoy un secret: et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent, qu'en mensonge: comme font les autres, qui s'appauvrissent riches, s'enrichissent pauvres: et dispensent leur conscience de ne tesmoigner jamais sincerement de ce qu'ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allois-je en voyage? il ne me sembloit estre jamais suffisamment pourveu: et plus je m'estois chargé de monnoye, plus aussi je m'estois chargé de crainte: Tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoyent mon bagage: duquel, comme d'autres que je cognois, je ne m'asseurois jamais assez, si je ne l'avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy? combien de soupçons et pensements espineux, et qui pis est incommunicables? J'avois tousjours l'esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquerir. Si je n'en faisois du tout tant que j'en dis, au moins il me coustoit à m'empescher de le faire. De commodité, j'en tirois peu ou rien: Pour avoir plus de moyen de despense, elle ne m'en poisoit pas moins. Car (comme disoit Bion) autant se fache le chevelu comme le chauve, qu'on luy arrache le poiclass="underline" Et depuis que vous estes accoustumé, et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à vostre service: vous n'oseriez l'escorner. C'est un bastiment qui, comme il vous semble, croullera tout, si vous y touchez: il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l'entamer: Et au paravant j'engageois mes hardes, et vendois un cheval, avec bien moins de contrainte et moins envis, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal aysément peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouver, és choses qu'on croit bonnes) et arrester un poinct à l'espargne: on va tousjours grossissant cet amas, et l'augmentant d'un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens: et l'establir toute en la garde, et n'en user point.
Selon cette espece d'usage, ce sont les plus riches gents du monde, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d'une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaricieux à mon gré.
Platon renge ainsi les biens corporels ou humains: la santé, la beauté, la force, la richesse: Et la richesse, dit-il, n'est pas aveugle, mais tresclair-voyante, quand elle est illuminée par la prudence.
Dionysius le fils, eut bonne grace. On l'advertit que l'un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor; il luy manda de le luy apporter; ce qu'il fit, s'en reservant à la desrobbée quelque partie; avec laquelle il s'en alla en une autre ville, où ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu'entendant Dionysius, luy fit rendre le demeurant de son thresor; disant que puis qu'il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers.
Je fus quelques années en ce point: Je ne sçay quel bon dæmon m'en jetta hors tres-utilement, comme le Syracusain; et m'envoya toute cette conserve à l'abandon: le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination: Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j'en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reglée. C'est que je fais courir ma despence quand et quand ma recepte; tantost l'une devance, tantost l'autre: mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d'avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les provisions du monde n'y sçauroyent suffire. Et est follie de s'attendre que fortune elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C'est de noz armes qu'il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j'amasse, ce n'est que pour l'esperance de quelque voisine emploite; et non pour acheter des terres, dequoy je n'ay que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum, pecunia est: non esse emacem, vectigal est. Je n'ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu'il m'augmente. Divitiarum fructus est in copia: copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l'avarice, et que je me vois desfaict de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies.
Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l'accroist de chevance, n'estoit pas accroist d'appetit, au boire, manger, dormir, et embrasser sa femme: et qui d'autre part, sentoit poiser sur ses espaules l'importunité de l'oeconomie, ainsi qu'elle faict à moy; delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses; et luy feit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encor qu'il estoit en train d'accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre: moyennant qu'il prinst la charge de l'entretenir et nourrir honnestement, comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres-heureusement: et esgalement contents du changement de leur condition. Voyla un tour que j'imiterois de grand courage.
Et louë grandement la fortune d'un vieil Prelat, que je voy s'estre si purement demis de sa bourse, et de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu'il a coulé un long espace d'années, autant ignorant cette sorte d'affaires de son mesnage, comme un estranger. La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre: partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement ny plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reiglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d'autres occupations, qu'il suit, plus convenables, plus tranquilles, et selon son coeur.
L'aisance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'un chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu'il s'en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne essence et verité.
La fortune ne nous fait ny bien ny maclass="underline" elle nous en offre seulement la matiere et la semence: laquelle nostre ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse.