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Les Essais – Livre I

Электронная книга - «Les Essais – Livre I». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe se trouvant un jour de grande tourmente dans un batteau, montroit à ceux qu'il voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par l'exemple d'un pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons nous donc dire que cet advantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en devenons plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Phyrro? L'intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l'employerons nous à nostre ruine; combatans le dessein de nature, et l'universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité?

Bien, me dira l'on, vostre regle serve à la mort; mais que direz vous de l'indigence? que direz vous encor de la douleur, qu'Aristippus, Hieronymus et la pluspart des sages, ont estimé le dernier maclass="underline" et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect? Possidonius estant extremement tourmenté d'une maladie aiguë et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s'excusa d'avoir prins heure si importune pour l'ouyr deviser de la Philosophie: Ja à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu'elle m'empesche d'en discourir: et se jetta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais ce pendant elle joüoit son rolle, et le pressoit incessamment: A quoy il s'escrioit: Tu as beau faire douleur, si ne diray je pas, que tu sois mal. Ce conte qu'ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur? il ne debat que du mot. Et ce pendant si ces pointures ne l'esmeuvent, pourquoy en rompt-il son propos? pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l'appeller pas mal?

Icy tout ne consiste pas en l'imagination. Nous opinions du reste; c'est icy la certaine science, qui jouë son rolle, nos sens mesmes en sont juges:

Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis.

Ferons nous accroire à nostre peau, que les coups d'estriviere la chatoüillent? et à nostre goust que l'aloé soit du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort: mais si on le bat, il crie et se tourmente: Forcerons nous la generale loy de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur? Les arbres mesmes semblent gemir aux offences. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant:

Aut fuit, aut veniet, nihil est præsentis in illa,

Morsque minus poenæ, quam mora mortis habet.

Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés. Aussi ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur son avant-coureuse coustumiere.

Toutesfois, s'il en faut croire un saint pere, malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem. Et je diroy encore plus vraysemblablement, que ny ce qui va devant, ny ce qui vient apres, n'est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par experience, que c'est plustost l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: et que nous la sentons doublement grieve, de ce qu'elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté, de craindre chose si soudaine, si inevitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable.

Tous les maux qui n'ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy des dents, ou de la goutte, pour grief qu'il soit, d'autant qu'il n'est pas homicide, qui le met en conte de maladie? Or bien presupposons le, qu'en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre, que cela, qu'elle nous jette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu'elle nous fait souffrir.

Ainsi n'ayons affaire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre: et volontiers. Car je suis l'homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à present n'avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle; mais il est en nous, sinon de l'aneantir, au moins de l'amoindrir par patience: et quand bien le corps s'en esmouveroit, de maintenir ce neant-moins l'ame et la raison en bonne trampe.

Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en credit, la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? où jouëroyent elles leur rolle, s'il n'y a plus de douleur à deffier? Avida est periculi virtus. S'il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d'un cheval, et d'un asne, se voir detailler en pieces, et arracher une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s'acquerra l'advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C'est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine. Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu, aut joco comite levitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres, que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, que celles qu'on fait en toute seureté par pratiques et menees:

Lætius est, quoties magno sibi constat honestum.

D'avantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere: si gravis, brevis: si longus, levis. Tu ne la sentiras guere long temps, si tu la sens trop: elle mettra fin à soy, ou à toy: l'un et l'autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t'emportera. Memineris maximos morte finiri; parvos multa habere intervalla requietis: mediocrium nos esse dominos: ut si tolerabiles sint, feramus: sin minus, e vita, quum ea non placeat, tanquam e theatro exeamus.

Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l'ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition. Le corps n'a, sauf le plus et le moins, qu'un train et qu'un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estat, quel qu'il soit, les sentiments du corps, et tous autres accidents. Pourtant la faut il estudier, et enquerir; et esveiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n'y a raison, ny prescription, ny force, qui vaille contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais, qu'elle a en sa disposition, donnons luy en un, propre à nostre repos et conservation: nous voyla non couverts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux.

Elle faict son profit indifferemment de tout. L'erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matiere, à nous mettre à garant, et en contentement.

Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naifs: et par consequent uns, à peu pres, en chasque espece, ainsi qu'elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions en noz membres, la jurisdiction qui leur appartient en cela: il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et moderé temperament, envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d'estre juste, estant egal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses reigles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de noz fantasies: au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable.

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