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Au Bonheur Des Dames

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Au Bonheur Des Dames
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– Ah çà, est-ce que ce n'est pas fini, ces petites soies? dit brusquement Bouthemont, l'air agacé. Aussi quel fichu printemps, toujours de l'eau! On n'a acheté que des soies noires.

Sa grosse figure rieuse se rembrunissait, il regardait le tas s'élargir par terre, tandis que Hutin répétait plus haut, d'une voix sonore, où perçait le triomphe:

– Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt-huit mètres, à six francs cinquante!

Il y en avait encore tout un casier. Favier, les bras rompus, y mettait de la lenteur. Comme il donnait pourtant les dernières pièces à Hutin, il reprit à voix basse:

– Dites donc, j'oubliais… Vous a-t-on raconté que la seconde des confections a eu une toquade pour vous?

Le jeune homme parut très surpris.

– Tiens! comment ça?

– Oui, c'est ce grand serin de Deloche qui nous a fait la confidence… Je me souviens, autrefois, quand elle vous reluquait.

Depuis qu'il était second, Hutin avait lâché les chanteuses de café-concert et affichait des institutrices. Très flatté au fond, il répondit d'un air de mépris:

– Je les aime plus étoffées, mon cher, et puis on ne va pas avec tout le monde, comme le patron.

Il s'interrompit, il cria:

– Poult de soie blanc, trente-cinq mètres, à huit francs soixante-quinze!

– Ah! enfin! murmura Bouthemont soulagé.

Mais une cloche sonnait, c'était la deuxième table, dont Favier faisait partie. Il descendit de l'escabeau, un autre vendeur prit sa place; et il lui fallut enjamber la houle des pièces d'étoffe, qui avait encore monté sur les parquets. Maintenant, dans tous les rayons, des écroulements pareils encombraient le sol; les casiers, les cartons, les armoires se vidaient peu à peu, tandis que les marchandises débordaient de toutes parts, sous les pieds, entre les tables, dans une crue continuelle. Au blanc, on entendait les chutes lourdes des piles de calicot; à la mercerie, c'était un léger cliquetis de boîtes; et des roulements lointains venaient du comptoir des meubles. Toutes les voix donnaient ensemble, des voix aiguës, des voix grasses, les chiffres sifflaient dans l'air, une clameur grésillante battait l'immense nef, la clameur des forêts, en janvier, lorsque le vent souffle dans les branches.

Favier se dégagea enfin et prit l'escalier des réfectoires. Depuis les agrandissements du Bonheur des Dames, ces derniers se trouvaient au quatrième étage, dans les bâtiments neufs. Comme il se hâtait, il rattrapa Deloche et Liénard, montés avant lui; alors, il se rabattit sur Mignot, qui le suivait.

– Diable! dit-il dans le corridor de la cuisine, devant le tableau noir où le menu était inscrit, on voit bien que c'est l'inventaire. Fête complète! Poulet ou émincé de gigot, et artichauts à l'huile!… Leur gigot va remporter une jolie veste!

Mignot ricanait, en murmurant:

– Il y a donc une maladie sur la volaille?

Cependant, Deloche et Liénard avaient pris leurs portions, puis s'en étaient allés. Alors, Favier, penché au guichet, dit à voix haute:

– Poulet.

Mais il dut attendre, un des garçons qui découpaient venait de s'entailler le doigt, et cela jetait un trouble. Il restait la face à l'ouverture, regardant la cuisine, d'une installation géante, avec son fourneau central, sur lequel deux rails fixés au plafond amenaient par un système de poulies et de chaînes, les colossales marmites que quatre hommes n'auraient pu soulever. Des cuisiniers, tout blancs dans le rouge sombre de la fonte, surveillaient le pot-au-feu du soir, montés sur des échelles de fer, armés d'écumoires, au bout de grands bâtons. Puis, c'étaient, contre le mur, des grils à faire griller des martyrs, des casseroles à fricasser un mouton, un chauffe-assiettes monumental, une vasque de marbre emplie par un continuel filet d'eau. Et l'on apercevait encore, à gauche, une laverie, des éviers de pierre larges comme des piscines; tandis que, de l'autre côté, à droite, se trouvait un garde-manger, où l'on entrevoyait des viandes rouges, à des crocs d'acier. Une machine à pelurer les pommes de terre fonctionnait avec un tic-tac de moulin. Deux petites voitures, pleines de salades épluchées, passaient, traînées par des aides, qui allaient les remiser au frais, sous une fontaine.

– Poulet, répéta Favier, pris d'impatience.

Puis, se retournant, il ajouta plus bas:

– Il y en a un qui s'est coupé… C'est dégoûtant, ça coule dans la nourriture.

Mignot voulut voir. Toute une queue de commis grossissait, il y avait des rires, des poussées. Et, maintenant, les deux jeunes gens, la tête au guichet, se communiquaient leurs réflexions, devant cette cuisine de phalanstère, où les moindres ustensiles, jusqu'aux broches et aux lardoires, devenaient gigantesques. Il y fallait servir deux mille déjeuners et deux mille dîners, sans compter que le nombre des employés augmentait de semaine en semaine. C'était un gouffre, on y engloutissait en un jour seize hectolitres de pommes de terre, cent vingt livres de beurre, six cents kilogrammes de viande; et, à chaque repas, on devait mettre trois tonneaux en perce, près de sept cents litres coulaient sur le comptoir de la buvette.

– Ah! enfin! murmura Favier, lorsque le cuisinier de service reparut avec une bassine, où il piqua une cuisse pour la lui donner.

– Poulet, dit Mignot derrière lui.

Et tous deux, tenant leurs assiettes, entrèrent dans le réfectoire, après avoir pris leur part de vin à la buvette; pendant que, derrière leur dos, le mot «poulet» tombait sans relâche, régulièrement, et qu'on entendait la fourchette du cuisinier piquer les morceaux, avec un petit bruit rapide et cadencé.

Maintenant, le réfectoire des commis était une immense salle où les cinq cents couverts de chacune des trois séries tenaient à l'aise. Ces couverts se trouvaient alignés sur de longues tables d'acajou, placées parallèlement, dans le sens de la largeur; aux deux bouts de la salle, des tables pareilles étaient réservées aux inspecteurs et aux chefs de rayon; et il y avait, dans le milieu, un comptoir pour les suppléments. De grandes fenêtres, à droite et à gauche, éclairaient d'une clarté blanche cette galerie, dont le plafond, malgré ses quatre mètres de hauteur, semblait bas, écrasé par le développement démesuré des autres dimensions. Sur les murs, peints à l'huile d'une teinte jaune clair, les casiers aux serviettes étaient les seuls ornements. À la suite de ce premier réfectoire, venait celui des garçons de magasin et des cochers, où les repas étaient servis sans régularité, au fur et à mesure des besoins du service.

– Comment! vous aussi, Mignot, vous avez une cuisse, dit Favier, lorsqu'il se fut assis à une des tables, en face de son compagnon.

D'autres commis s'installaient autour d'eux. Il n'y avait pas de nappe, les assiettes rendaient un bruit fêlé sur l'acajou; et tous s'exclamaient, dans ce coin, car le nombre des cuisses était vraiment prodigieux.

– Encore des volailles qui n'ont que des pattes! fit remarquer Mignot.

Ceux qui avaient des morceaux de carcasse se fâchaient. Pourtant, la nourriture s'était beaucoup améliorée, depuis les aménagements nouveaux. Mouret ne traitait plus avec un entrepreneur pour une somme fixe; il dirigeait aussi la cuisine, il en avait fait un service organisé comme un de ses rayons, ayant un chef, des sous-chefs, un inspecteur; et, s'il déboursait davantage, il obtenait plus de travail d'un personnel mieux nourri, calcul d'une humanitairerie pratique qui avait longtemps consterné Bourdoncle.

– Allons, la mienne est tendre tout de même, reprit Mignot. Passez donc le pain!

Le gros pain faisait le tour, et lorsqu'il se fut coupé une tranche le dernier, il replanta le couteau dans la croûte. Des retardataires accouraient à la file, un appétit féroce, doublé par la besogne du matin, soufflait sur les longues tables, d'un bout à l'autre du réfectoire. C'étaient un cliquetis grandissant de fourchettes, des glouglous de bouteilles qu'on vidait, des chocs de verres reposés trop vivement, le bruit de meule de cinq cents mâchoires solides broyant avec énergie. Et les paroles, rares encore, s'étouffaient dans les bouches pleines.

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