Au Bonheur Des Dames
- Автор: Zola Émile
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Au Bonheur Des Dames». Краткое содержание книги:
Cependant, Denise, avertie par la rumeur légère, avait levé la tête. Et, après avoir reconnu Mouret, elle s'était de nouveau penchée sur ses feuilles, simplement. Depuis qu'elle écrivait d'une main machinale, au milieu de l'appel régulier des articles, un apaisement se faisait en elle. Toujours elle avait cédé ainsi au premier excès de sa sensibilité: des larmes la suffoquaient, sa passion doublait ses tourments; puis, elle rentrait dans sa raison, elle retrouvait un beau courage calme, une force de volonté douce et inexorable. Maintenant, les yeux limpides, le teint pâle, elle était sans un frisson, toute à sa besogne, résolue à s'écraser le cœur et à ne faire que son vouloir.
Dix heures sonnèrent, le vacarme de l'inventaire montait, dans le branle-bas des rayons. Et, sous les cris, jetés sans relâche, qui se croisaient de toutes parts, la même nouvelle circulait avec une rapidité surprenante: chaque vendeur savait déjà que Mouret avait écrit le matin, pour inviter Denise à dîner. L'indiscrétion venait de Pauline. En redescendant, secouée encore, elle avait rencontré Deloche aux dentelles; et, sans remarquer que Liénard parlait au jeune homme, elle s'était soulagée.
– C'est fait, mon cher… Elle vient de recevoir la lettre. Il l'invite pour ce soir.
Deloche était devenu blême. Il avait compris, car il questionnait souvent Pauline, tous deux causaient chaque jour de leur amie commune, du coup de tendresse de Mouret, de l'invitation fameuse qui finirait par dénouer l'aventure. Du reste, elle le grondait d'aimer secrètement Denise, dont il n'aurait jamais rien, et elle haussait les épaules, quand il approuvait la jeune fille de résister au patron.
– Son pied va mieux, elle descend, continuait-elle. Ne prenez donc pas cette figure d'enterrement… C'est une chance pour elle, ce qui arrive.
Et elle se hâta de retourner à son rayon.
– Ah! bon! murmura Liénard qui avait entendu, il s'agit de la demoiselle à l'entorse… Eh bien! vous aviez raison de vous presser, vous qui la défendiez au café, hier soir!
À son tour, il se sauva; mais, quand il rentra aux lainages, il avait déjà raconté l'histoire de la lettre à quatre ou cinq vendeurs. Et de là, en moins de dix minutes, elle venait de faire le tour des magasins.
La dernière phrase de Liénard rappelait une scène qui s'était passée la veille, au Café Saint-Roch. Maintenant, Deloche et lui ne se quittaient plus. Le premier avait pris, à l'Hôtel de Smyrne, la chambre de Hutin, lorsque celui-ci, nommé second, s'était loué un petit logement de trois pièces; et les deux commis venaient ensemble le matin au Bonheur, s'attendaient le soir pour repartir ensemble. Leurs chambres, qui se touchaient, donnaient sur la même cour noire, un puits étroit dont les odeurs empoisonnaient l'hôtel. Ils faisaient bon ménage, malgré leur dissemblance, l'un mangeant avec insouciance l'argent qu'il tirait à son père, l'autre sans un sou, torturé par des idées d'économies, ayant pourtant tous deux un point de commun, leur maladresse comme vendeurs, qui les laissait végéter dans leurs comptoirs, sans augmentations. Après leur sortie du magasin, ils vivaient surtout au Café Saint-Roch. Vide de clients pendant le jour, ce café s'emplissait vers huit heures et demi d'un flot débordant d'employés de commerce, le flot lâché à la rue par la haute porte de la place Gaillon. Dès lors, éclataient un bruit assourdissant de dominos, des rires, des voix glapissantes, au milieu de la fumée épaisse des pipes. La bière et le café coulaient. Dans le coin de gauche, Liénard demandait des choses chères, tandis que Deloche se contentait d'un bock, qu'il mettait quatre heures à boire. C'était là que celui-ci avait entendu Favier, à une table voisine, raconter des abominations sur Denise, la façon dont elle avait «fait» le patron, en se retroussant, quand elle montait un escalier devant lui. Il s'était retenu de le gifler. Puis, comme l'autre continuait, disait que la petite descendait chaque nuit retrouver son amant, il l'avait traité de menteur, fou de colère.
– Quel sale individu!… Il ment, entendez-vous!
Et, dans l'émotion qui le secouait, il lâchait des aveux, la voix bégayante, vidant son cœur.
– Je la connais, je le sais bien… Elle n'a jamais eu de l'amitié que pour un homme: oui, pour M. Hutin, et encore il ne s'en est pas aperçu, il ne peut même pas se vanter de l'avoir touchée du bout des doigts.
Le récit de cette querelle, grossi, dénaturé, égayait déjà le magasin, lorsque l'histoire de la lettre de Mouret circula. Justement, ce fut à un vendeur de la soie que Liénard confia d'abord la nouvelle. Chez les soyeux, l'inventaire fonctionnait rondement. Favier et deux commis, sur des escabeaux, vidaient les casiers, passaient au fur et à mesure les pièces d'étoffe à Hutin, qui, debout au milieu d'une table, criait les chiffres, après avoir consulté les étiquettes; et il jetait ensuite les pièces par terre, elles encombraient peu à peu le parquet, elles montaient comme une marée d'automne. D'autres employés écrivaient, Albert Lhomme aidait ces messieurs, le teint brouillé par une nuit blanche, passée dans un bastringue de la Chapelle. Une nappe de soleil tombait des vitres du hall, qui laissaient voir le bleu ardent du ciel.
– Tirez donc les stores! criait Bouthemont, très occupé à surveiller la besogne. Il est insupportable, ce soleil!
Favier, en train de se hausser pour atteindre une pièce, grogna sourdement:
– S'il est permis d'enfermer le monde par ce temps superbe! Pas de danger qu'il pleuve, un jour d'inventaire!… Et l'on vous tient sous les verrous comme des galériens, lorsque tout Paris se promène!
Il passa la pièce à Hutin. Sur l'étiquette, le métrage était porté, diminué à chaque vente de la quantité vendue; ce qui simplifiait beaucoup le travail. Le second cria:
– Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt et un mètres, à six francs cinquante!
Et la soie alla grossir le tas, par terre. Puis, il continua une conversation commencée, en disant à Favier:
– Alors, il a voulu vous battre?
– Mais oui. Je buvais tranquillement mon bock… Ça valait bien la peine de démentir, la petite vient de recevoir une lettre du patron, qui l'invite à dîner… Toute la boîte en cause.
– Comment! ce n'était pas fait!
Favier lui tendait une nouvelle pièce.
– N'est-ce pas? on en aurait mis la main au feu. Ça semblait déjà un vieux collage.
– Idem, vingt-cinq mètres! lança Hutin.
On entendit le coup sourd de la pièce, tandis qu'il ajoutait plus bas:
– Vous savez qu'elle a fait la vie chez ce vieux toqué de Bourras.
Maintenant, tout le rayon s'égayait, sans que la besogne en fût interrompue pourtant. On se murmurait le nom de la jeune fille, les dos s'enflaient, les nez tournaient à la friandise. Bouthemont lui-même, que les histoires gaillardes épanouissaient, ne put se tenir de lâcher une plaisanterie, dont le mauvais goût le fit éclater d'aise. Albert, réveillé, jura avoir vu la seconde des confections entre deux militaires, au Gros-Caillou. Justement, Mignot descendait, avec les vingt francs qu'il venait d'emprunter; et il s'était arrêté, il coulait dix francs dans la main d'Albert, en lui donnant rendez-vous pour le soir, une noce projetée, entravée par le manque d'argent, possible enfin, malgré la médiocrité de la somme. Mais le beau Mignot, lorsqu'il apprit l'envoi de la lettre, eut une réflexion si grossière, que Bouthemont se vit forcé d'intervenir.
– En voilà assez, messieurs. Ça ne nous regarde pas… Allez, allez donc, monsieur Hutin.
– Soie de fantaisie, petits carreaux, trente-deux mètres, à six francs cinquante! cria ce dernier.
Les plumes marchaient de nouveau, les paquets tombaient régulièrement, la mare d'étoffes montait toujours, comme si les eaux d'un fleuve s'y fussent déversées. Et l'appel des soies de fantaisie ne cessait pas, Favier, à demi-voix, fit alors remarquer que le stock serait joli: la direction allait être contente, cette grosse bête de Bouthemont était peut-être le premier acheteur de Paris, mais comme vendeur on n'avait jamais vu un pareil sabot. Hutin souriait, enchanté, approuvant d'un regard amical; car, après avoir lui-même introduit jadis Bouthemont au Bonheur des Dames, pour en chasser Robineau, il le minait à son tour, dans le but obstiné de lui prendre sa place. C'était la même guerre qu'autrefois, des insinuations perfides glissées à l'oreille des chefs, des excès de zèle afin de se faire valoir, toute une campagne menée avec une sournoiserie affable. Cependant, Favier, auquel Hutin témoignait une nouvelle condescendance, le regardait en dessous, maigre et froid, la bile au visage, comme s'il eût compté les bouchées dans ce petit homme trapu, ayant l'air d'attendre que le camarade eût mangé Bouthemont, pour le manger ensuite. Lui, espérait avoir la place de second, si l'autre obtenait celle de chef de comptoir. Puis, on verrait. Et tous deux, pris de la fièvre qui battait d'un bout à l'autre des magasins, causaient des augmentations probables, sans cesser d'appeler le stock des soies de fantaisie: on prévoyait que Bouthemont irait à ses trente mille francs, cette année-là; Hutin dépasserait dix mille; Favier estimait son fixe et son tant pour cent à cinq mille cinq cents. Chaque saison, les affaires du comptoir augmentaient, les vendeurs y montaient en grade et y doublaient leurs soldes, comme des officiers en temps de campagne.