Ainsi parlait Zarathoustra
- Автор: Ницше Фридрих Вильгельм
- Год: 21
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Ainsi parlait Zarathoustra». Краткое содержание книги:
– c’est leur compassion que je fuis et c’est contre elle que je cherche un refuge chez toi. Ô Zarathoustra, protège-moi, toi mon suprême refuge, toi le seul qui m’aies deviné:
– tu as deviné ce que ressent en son âme celui qui a tué Dieu. Reste! Et si tu veux t’en aller, voyageur impatient: ne prends pas le chemin par lequel je suis venu. Ce chemin est mauvais.
M’en veux-tu de ce que, depuis trop longtemps, j’écorche ainsi mes mots? De ce que déjà je te donne des conseils? Mais sache-le, c’est moi, le plus laid des hommes, – celui qui a les pieds les plus grands et les plus lourds. Partout où moi j’ai passé, le chemin est mauvais. Je défonce et je détruis tous les chemins.
Mais j’ai bien vu que tu voulais passer en silence près de moi, et j’ai vu ta rougeur: c’est par là que j’ai reconnu que tu étais Zarathoustra.
Tout autre m’eût jeté son aumône, sa compassion, du regard et de la parole. Mais pour accepter l’aumône je ne suis pas assez mendiant, tu l’as deviné.
Je suis trop riche, riche en choses grandes et formidables, les plus laides et les plus innommables! Ta honte, ô Zarathoustra, m’a fait honneur!
À grand peine j’ai échappé à la cohue des miséricordieux, afin de trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd’hui que «la compassion est importune» – c’est toi, ô Zarathoustra! – que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes: la compassion est une offense à la pudeur. Et le refus d’aider peut être plus noble que cette vertu trop empressée à secourir.
Mais c’est cette vertu que les petites gens tiennent aujourd’hui pour la vertu par excellence, la compassion: ils n’ont point de respect de la grande infortune, de la grande laideur, de la grande difformité.
Mon regard passe au-dessus de tous ceux-là, comme le regard du chien domine les dos des grouillants troupeaux de brebis. Ce sont des êtres petits, gris et laineux, pleins de bonne volonté et d’esprit moutonnier.
Comme un héron qui, la tête rejetée en arrière, fait planer avec mépris son regard sur de plats marécages: ainsi je jette un coup d’œil dédaigneux sur le gris fourmillement des petites vagues, des petites volontés et des petites âmes.
Trop longtemps on leur a donné raison, à ces petites gens: et c’est ainsi que l’on a fini par leur donner la puissance – maintenant ils enseignent: «Rien n’est bon que ce que les petites gens appellent bon.»
Et ce que l’on nomme aujourd’hui «vérité», c’est ce qu’enseigne ce prédicateur qui sortait lui-même de leurs rangs, ce saint bizarre, cet avocat des petites gens qui témoignait de lui-même «je – suis la vérité».
C’est ce présomptueux qui est cause que depuis longtemps déjà les petites gens se dressent sur leurs ergots – lui qui, en enseignant «je suis la vérité», a enseigné une lourde erreur.
Fit-on jamais réponse plus courtoise à pareil présomptueux? Cependant, ô Zarathoustra, tu passas devant lui en disant: «Non! Non! Trois fois non!»
Tu as mis les hommes en garde contre son erreur, tu fus le premier à mettre en garde contre la pitié – parlant non pas pour tout le monde ni pour personne, mais pour toi et ton espèce.
Tu as honte de la honte des grandes souffrances; et, en vérité, quand tu dis: «C’est de la compassion que s’élève un grand nuage, prenez garde, ô humains!»
– quand tu enseignes: «Tous les créateurs sont durs, tout grand amour est supérieur à sa pitié»: ô Zarathoustra, comme tu me sembles bien connaître les signes du temps!
Mais toi-même – garde-toi de ta propre pitié! Car il y en a beaucoup qui sont en route vers toi, beaucoup de ceux qui se noient et qui gèlent. -
Je te mets aussi en garde contre moi-même. Tu as deviné ma meilleure et ma pire énigme, – qui j’étais et ce que j’ai fait. Je connais la cognée qui peut t’abattre.
Cependant – il fallut qu’il mourût: il voyait avec des yeux qui voyaient tout, – il voyait les profondeurs et les abîmes de l’homme, toutes ses hontes et ses laideurs cachées.
Sa pitié ne connaissait pas de pudeur: il fouillait les replis les plus immondes de mon être. Il fallut que mourût ce curieux, entre tous les curieux, cet indiscret, ce miséricordieux.
Il me voyait sans cesse moi; il fallut me venger d’un pareil témoin – si non cesser de vivre moi-même.
Le Dieu qui voyait tout, même l’homme: ce Dieu devait mourir! L’homme ne supporte pas qu’un pareil témoin vive.»
Ainsi parlait le plus laid des hommes. Mais Zarathoustra se leva et s’apprêtait à partir: car il était glacé jusque dans les entrailles.
«Être innommable, dit-il, tu m’as détourné de suivre ton chemin. Pour te récompenser, je te recommande le mien. Regarde, c’est là-haut qu’est la caverne de Zarathoustra.
Ma caverne est grande et profonde et elle a beaucoup de recoins; le plus caché y trouve sa cachette. Et près de là il y a cent crevasses et cent réduits pour les animaux qui rampent, qui voltigent et qui sautent.
Ô banni qui t’es bannis toi-même, tu ne veux plus vivre au milieu des hommes et de la pitié des hommes? Eh bien! fais comme moi! Ainsi tu apprendras aussi de moi; seul celui qui agit apprend.
Commence tout d’abord par t’entretenir avec mes animaux! L’animal le plus fier et l’animal le plus rusé – qu’ils soient pour nous deux les véritables conseillers!» -
Ainsi parlait Zarathoustra et il continua son chemin, plus pensif qu’auparavant et plus lentement, car il se demandait beaucoup de choses et ne trouvait pas aisément de réponses.
«Comme l’homme est misérable! pensait-il en son cœur, comme il est laid, gonflé de fiel et plein de honte cachée!
On me dit que l’homme s’aime soi-même: hélas, combien doit être grand cet amour de soi! Combien de mépris n’a-t-il pas à vaincre!
Celui-là aussi s’aimait en se méprisant, – il est pour moi un grand amoureux et un grand mépriseur.
Je n’ai jamais rencontré personne qui se méprisât plus profondément: cela aussi est de la hauteur. Hélas! celui-là était-il peut-être l’homme supérieur, dont j’ai entendu le cri de détresse?
J’aime les hommes du grand mépris. L’homme cependant est quelque chose qui doit être surmonté.» -
Le mendiant volontaire
Lorsque Zarathoustra eut quitté le plus laid des hommes, il se sentit glacé et solitaire: car bien des pensées glaciales solitaires lui passèrent par l’esprit, en sorte que ses membres, à cause de cela, devinrent froids eux aussi. Mais comme il grimpait toujours plus loin, par monts et par vaux, tantôt le long de verts pâturages, parfois aussi sur de ravins pierreux et sauvages, dont un torrent impétueux avait jadis fait son lit: son cœur finit par se réchauffer et par se réconforter.
«Que m’est-il donc arrivé? se demanda-t-il, quelque chose de chaud et de vivant me réconforte, il faut que ce soit dans mon voisinage.
Déjà je suis moins seul; je pressens des compagnons, des frères inconnus qui rôdent autour de moi, leur chaude haleine émeut mon âme.»
Mais comme il regardait autour de lui cherchant des consolateurs de sa solitude: voici, il aperçut des vaches rassemblées sur une hauteur; c’étaient elles dont le voisinage et l’odeur avaient réchauffé son cœur. Ces vaches cependant semblaient suivre avec attention un discours qu’on leur tenait et elles ne prenaient point garde au nouvel arrivant.