La nuit des longs couteaux
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux». Краткое содержание книги:
Cette purge permit au chancelier Adolf Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le mouvement nazi de son aile populiste qui souhaitait que la révolution politique soit suivie par une révolution sociale. De ce fait, elle rassura la Reichswehr, les milieux conservateurs traditionnels, les grands financiers et industriels, principalement issus de la bourgeoisie prussienne et hostiles à des réformes sociales de grande ampleur, tout en créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants au régime.
Quelques minutes plus tard, un ordre est donné et la Reichswehr lève le siège de la Maison Brune : la Briennerstrasse est à nouveau complètement ouverte à la circulation. Seuls quelques groupes de S.S. continuent de stationner à proximité de l'immeuble du parti. Ils resteront en place jusqu'aux environs de 19 h 30 : c'est l'heure à laquelle le Führer accompagné de Goebbels, de Hess, de Sepp Dietrich, quitte Munich pour Berlin par avion. Il n'a plus rien à accomplir dans la capitale bavaroise : la Sturmabteilung est brisée, ses hommes sont à genoux, ses chefs abattus. Il ne reste, dans une cellule de la prison de Stadelheim que le vieux camarade Ernst Rœhm, désarmé, couché torse nu sur un lit de camp, sa poitrine couverte de cicatrices soulevée par une respiration difficile. Rœhm en sursis protégé simplement par une hésitation du Führer que tant de chefs nazis ont intérêt à lever.
MUNICH-OBERWIESENFELD
Dans les voitures qui roulent à toute vitesse dans les rues qui commencent à s'éclairer, Hitler et les chefs nazis sont silencieux. Il semble à tous que des années se sont écoulées depuis cette aube hésitante : il y a seulement une quinzaine d'heures quand, sur l'aérodrome de Munich-Oberwiesenfeld vers lequel ils se dirigent ce soir, se posait dans le vrombissement de ses trois moteurs, le Junkers du Führer. Et maintenant sur le terrain qu'éclaire le crépuscule, c'est le même bruit de moteurs, les mêmes silhouettes qui s'avancent vers l'appareil. Tout, à l'exception de la rougeur du ciel, paraît semblable, jusqu'à la brise fraîche qui couche l'herbe rase et drue entre les pistes. Mais rien en fait ne sera plus pareil dans ce IIIeme Reich qui se voudrait millénaire. Des hommes sont morts, d'autres attendent pour mourir. Il a suffi de ces quelques heures pour trancher des vies. Wilhelm Eduard Schmidt n'écrira plus d'articles de critique musicale et von Kahr, à l'heure où le Junkers du chancelier du Reich s'envole, n'est plus qu'un corps disloqué enfoui dans la boue. L'histoire a, dans ces quelques heures, fait un nouveau bond, la violence a franchi dans le Reich un nouveau degré.
Et, à 20 heures, alors que l'appareil du Führer survole la ville de Nuremberg avant d'obliquer vers l'est, vers Berlin, le bureau de presse du parti national-socialiste à Munich publie un communiqué qui donne la version officielle des événements. Diffusé par la radio, le texte va surprendre les Munichois. A l'exception de quelques-uns d'entre eux intrigués par les mouvements de troupe ou les barrages de la Briennerstrasse, ils n'ont rien soupçonné et maintenant le speaker d'une voix grave annonce : « Depuis plusieurs mois des éléments isolés ont essayé de fomenter une opposition entre les Sections d'Assaut et l'Etat. Le chef d'Etat-major Rœhm, investi de la confiance toute particulière du Führer, n'a pas cherché à s'opposer à ces tendances et les a favorisées sans aucun doute. Ses penchants malheureux et bien connus pesaient si lourdement sur la situation que le Führer se trouvait en présence d'un grave conflit de conscience... Cette nuit, à 2 heures du matin, le Führer s'est rendu à Munich et a ordonné la dégradation et l'emprisonnement immédiat des chefs les plus compromis. Lors de l'emprisonnement eurent lieu des scènes si pénibles au point de vue moral qu'il n'y avait plus de place pour la pitié. Un certain nombre de ces chefs des Sections d'Assaut avait avec eux des garçons de mœurs spéciales : l'un d'entre eux fut surpris et arrêté dans une situation absolument répugnante. »
Le speaker observe un temps d'arrêt, puis continue avec emphase :
« Le Führer a donné l'ordre de crever sans pitié cet abcès pestilentiel. Il ne veut plus tolérer que des millions de gens convenables soient compromis par quelques êtres aux passions maladives. Le Führer a donné l'ordre au ministre-président de la Prusse, Gœring, d'exécuter à Berlin la même action et de se saisir en particulier des alliés réactionnaires de ce complot politique. »
Les gens convenables de Munich écoutent avec gravité. Ils se taisent ou s'insurgent contre ces pervertis qui déshonorent le Reich allemand. Ils félicitent leur Führer perspicace et décidé qui sait rompre avec de tels hommes, fussent-ils de vieux camarades. Les gens convenables sont rassurés : ils préparent leurs valises. Demain ler juillet, commencement des vacances. A Dachau, on cloue le cercueil de Wilhelm Eduard Schmidt, critique musical. A Stadelheim on rassemble les corps des officiers S.A. abattus. Les gens convenables ignorent tout cela. Ils écoutent les chœurs de la Hitler Jugend chanter, à la radio, le Horst Wessel Lied.
5
SAMEDI 30 JUIN 1934
Munich, Gleiwitz, Breslau, Brème...
LES MORTS NE RACONTENT PAS L'HISTOIRE.
La soirée à Munich s'annonce douce et légère. Dans les grands jardins, l'Englischer Garten, l'Alter Botanischer Garten, près du Hauptbahnhof, les promeneurs sont plus nombreux que d'habitude. Les jeunes gens vont vers le concert que donne l'ensemble folklorique bavarois, on boit, on rit. Les Bierkeller du vieux Munich sont, comme toujours en été, pleines. On chante dans les Bierhallen et les cris des serveurs lançant leurs commandes de bière dominent à peine le tumulte chaud des salles enfumées. Une tache sombre sur la Frauenplatz qui intrigue les passants : la façade de la Bratwurstglöckl. Une affiche indique que la célèbre brasserie est exceptionnellement fermée ce soir. Deux agents de police font circuler ceux qui s'attardent, mais ils ne sont pas nombreux. Si la Bratwurstglöckl est fermée on peut aller au Donisl, ou au Peterhof. Il y a aussi la Ratskeller dans l'Hôtel de Ville. Ce ne sont pas les brasseries qui manquent, ni la bière ni la joie de vivre, en cette soirée d'un samedi d'été. Personne ne sait qu'au début de l'après-midi, les agents de la Gestapo sont venus chercher M. Zehntner, propriétaire de la Bratwurstglöckl, son maître d'hôtel et un serveur. Depuis on n'a plus revu les trois hommes et la police a fermé la brasserie. Mais il y a beaucoup d'autres brasseries à Munich et il est des événements qu'il vaut mieux ne pas connaître. Personne, ainsi, sauf Zehntner et ses employés, ne sait que Rœhm a rencontré Goebbels à la Bratwurstglöckl un soir de juin. Zehntner, son maître d'hôtel et le serveur ne s'en souviendront plus longtemps, ils sont à Stadelheim.
Dans beaucoup d'autres villes du Reich, des hommes et des femmes, témoins involontaires, s'efforcent d'oublier ce qu'ils ont vu. Car, dans de nombreuses cités, les hommes de main de Himmler et de Heydrich sont, depuis ce samedi matin 10 heures, entrés en action. Et partout des silhouettes qui se ressemblent, hommes aux visages immobiles, aux longs imperméables, aux chapeaux enfoncés sur les yeux, tirent sur d'autres hommes saisis dans une attitude familière.
A Gleiwitz à 160 kilomètres de Breslau, les voitures sont arrivées vers midi alors que les ouvriers sortent des usines métallurgiques. L'équipe de tueurs officiels demande à voir le préfet de police Ramshorn. Il est membre de la Sturmabteilung, député du Parti, héros de la Guerre mondiale. Les agents de la Gestapo bousculent les huissiers et font feu sur Ramshorn qui venait à peine de quitter sa table de travail. Il s'effondre sur le tapis de son bureau comme Schleicher s'est effondré à Berlin, ou Bose, ou Klausener.
A Stettin, les envoyés de Himmler se sont d'abord arrêtés à la brasserie Webersberger, sur la Paradeplatz au bout de l'une des plus grandes avenues de la ville du Nord. Ils ont bu calmement de la bière, en silence. Puis ils sont allés au siège de la Gestapo et ils ont arrêté Hoffmann, le chef local, tortionnaire sans scrupules dont le Reichsführer S.S. veut se débarrasser.
A Kœnigsberg, dans le jour bleu pâle de la Baltique, d'autres agents se saisissent d'un chef S.S., le comte Hohberg. En Silésie c'est le frère de Heines qui est abattu. Ailleurs ce sont des S.S., des hommes tranquilles ou des chefs S.A. Peu importe, le jour est favorable. On tue ceux qui vous gênent, S.A., S.S., il suffit d'être sur les listes dressées par ceux qui mènent l'action pour mourir, plus ou moins vite, abattu dans un bois, au bord d'une route ou brûlé dans un four crématoire. Parfois l'un de ces hommes pourchassés, auquel on dit de courir à travers bois cependant qu'on le vise, réussit véritablement à fuir, blessé — ce sera le cas de Paul Schluz — dans les bois de Potsdam. Parfois les régions sont à peine troublées : en Thuringe, la police et les S.S. se contenteront d'arrêter quelques S.A.-Fuhrer qu'on enverra, pour quelques semaines, en prison ou à Dachau et qui reviendront la tête rasée, amaigris, les yeux enfoncés où passent encore les éclats de la peur.