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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Je vais dormir où ? il demanda.

— Ben… avec moi.

— Euh ! tu déconnes… Ta mère, elle va nous laisser ?

— Oui mais… y aura Hortense et moi dans mon lit, et toi, par terre sur un matelas qu’on gonfle…

— Ah…

Il avait arrêté de chuchoter dans son cou et Zoé eut froid à l’oreille.

— C’est un peu nul, non ?

— C’était le seul moyen, sinon tu pouvais pas venir…

— C’est con, il dit.

Et il s’écarta d’elle en pensant que c’était vraiment con. Et il eut l’air si lointain qu’elle eut l’impression d’être face à un étranger. Il fixait un point dans la chambre, juste au-dessus de la poignée de la porte et ne disait plus rien.

Et Zoé se dit que l’amour, c’était vraiment compliqué.

Hortense avait décidé que les plus belles avenues de Paris partaient en rayons de l’Arc de triomphe. Et que les plus beaux immeubles s’y trouvaient. Et que, sur ces édifices lisses et bien ordonnés, elle trouverait son idée. Elle ne pouvait pas expliquer pourquoi, mais elle le savait. Elle affirmait c’est là, c’est là et il ne fallait pas la contrarier.

Du matin au soir, Hortense et Gary arpentaient l’avenue Hoche, l’avenue Mac-Mahon, l’avenue de Wagram, l’avenue de Friedland, l’avenue Marceau, l’avenue Kléber, l’avenue Victor-Hugo. Ils évitaient soigneusement l’avenue de la Grande-Armée et l’avenue des Champs-Élysées. Hortense les avait écartées : elles avaient perdu leur âme. Le négoce, le néon, le tape-à-l’œil, la restauration rapide et insipide avaient dénaturé la subtilité architecturale voulue autrefois par le baron Haussmann et son équipe d’architectes.

Hortense assurait à Gary que la pierre blonde des immeubles l’inspirait. Elle disait que l’esprit soufflait sur les murs de Paris. Chaque immeuble était différent, chaque immeuble était une création et pourtant chaque immeuble répondait aux mêmes caractéristiques édictées en règles strictes : façades en pierres de taille, murs avec refends, balcons situés aux deuxième et cinquième étages, balcons filants en fer forgé, hauteur des édifices strictement limitée en fonction de la largeur des voies qu’ils bordent. De cette uniformité était né un style. Un style inimitable qui faisait de Paris la plus belle ville du monde. Pourquoi, se demandait-elle, pourquoi ?

Il y avait là quelque chose de secret, de mystérieux, d’éternel. Comme le tailleur Chanel. Le smoking Saint Laurent. Le carré Hermès. Le jean Levi’s. La bouteille Coca-Cola. La boîte de Vache-qui-rit. Le capot des Ferrari. Des règles, une ligne, une épure qu’on décline jusqu’à en devenir un classique dans le monde entier.

Mes vitrines doivent avoir ce je-ne-sais-quoi qui fera qu’en passant devant elles, on s’arrêtera, on s’étonnera, on se dira mais c’est bien sûr ! Le style, c’est ça…

Restait à trouver le « ça ».

Elle s’emparait de l’appareil de Gary et prenait des photos des balcons, des mascarons, des consoles en pierre, des fenêtres cintrées, des portes en bois. Elle dessinait des silhouettes d’immeubles. De face, de profil. Elle s’abîmait dans le détail de chaque façade, de chaque porte, le sourcil froncé. Gary la suivait en inventant des musiques, en chantonnant do-mi-sol-fa-la-ré. Son prof de piano lui avait soufflé cette idée : composer de petits airs devant une station de métro, un pigeon à l’aile cassée ou la beauté d’un monument. Garder toujours des notes dans la tête et les éparpiller. Il faudrait qu’il lui envoie une carte postale de Paris. Pour lui dire qu’il pensait à lui, qu’il était heureux de l’avoir rencontré, qu’il ne se sentait plus seul depuis qu’il le connaissait. Qu’il se sentait un homme… Un homme avec des poils, des problèmes de filles, une barbe qu’on laisse pousser ou pas, une fille qu’on renverse ou pas. C’était bon d’avoir cet homme dans sa vie…

Il chantonnait, il chantonnait.

Parfois, il énervait Hortense, parfois elle riait, parfois elle lui demandait de se taire : elle tenait une idée. Et puis, elle soufflait : l’idée s’était envolée et Gary l’enlaçait, disait arrête de penser et l’idée viendra se poser comme par enchantement. Lâche, lâche, fais relâche. Tu es tellement crispée qu’aucun air ne passe…

C’était toujours le même cérémonial. Ils déambulaient. Hortense s’arrêtait, caressait la pierre blonde d’un immeuble en fermant les yeux, promenait ses doigts en suivant chaque renflement, se perdait dans les échancrures et le doux poli de la surface, insistait, insistait comme le sourcier qui agite sa baguette.

Gary murmurait que c’était folie que de s’attendrir ainsi sur des blocs de pierre. Il citait Ernest Renan. Il affirmait que l’île Grande, en Bretagne, avait été rayée de la carte parce que le baron Haussmann l’avait rasée en pillant les carrières pour construire les beaux immeubles de Paris.

— Tu trouves ça moral, toi ? Raser une île pour construire une ville ?

— Je m’en tape total si le résultat est beau. Paris, on vient la voir du monde entier. L’île Grande, pas… Donc, je m’en fiche.

— Pour toi, tout ce qui brille est d’or !

— Pour moi tout ce qui brille est beau… Surtout quand tu parles de Paris.

— Et puis, c’était un prétentieux, il n’était pas plus baron que je suis danseuse de french cancan !

— Je m’en tape aussi ! Tais-toi !

— Embrasse-moi…

— Même pas en rêve tant que j’aurai pas trouvé !

Alors il sifflotait le chant de la pierre émigrée, le cri de la pierre arrachée à sa carrière et qui pleure l’exil forcé, la pollution des villes, le tag et le graffiti, le chien qui lève la patte et pisse, l’obligation de devenir bloc taillé, encastré, anonyme et de ne plus respirer les embruns de son île.

Hortense décidait de l’ignorer. Ou de le rabrouer.

De temps à autre, il s’échappait. Il s’éclipsait à l’angle de la rue Margueritte et du boulevard de Courcelles, entrait chez Hédiard, achetait un assortiment de chocolats et de pâtes de fruits, parlait à la vendeuse créole qui vantait son ananas confit ou s’installait au 221, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de la salle Pleyel, devant un piano à queue et laissait courir ses doigts et sa fantaisie.

Hortense ruminait.

Il s’enfuyait encore et, traversant la rue, poussait la porte de la boutique Mariage et pénétrait dans la caverne sacrée du thé. Il humait des thés noirs, des thés blancs, des thés verts dans de grandes boîtes rouges que lui présentait un jeune homme aux traits empreints de gravité. Il opinait, l’air pénétré, choisissait un assortiment, traversait l’avenue et bondissait dans La Maison du chocolat où il s’abîmait en rêveries délicieuses…

Il lui fallait courir ensuite pour rattraper Hortense.

— Mais pourquoi ? Pourquoi ? demandait Gary en tendant à sa belle un rocher praliné, pourquoi te bloquer sur ces immeubles en pierre taillée ? C’est insensé ! Entre plutôt dans les musées, les galeries de peinture ou va traîner chez les bouquinistes. Là, tu trouveras des idées. À la pelle !

— Parce que, depuis que je suis toute petite, j’aime la beauté des immeubles parisiens et marcher dans Paris est pour moi comme fouler une œuvre d’art… Tu ne vois pas la beauté à chaque coin de rue ?

Gary haussait les épaules.

Hortense s’assombrissait. Chaque jour davantage.

Le 26 décembre passa.

Puis le 27, le 28, le 29, le 30…

Ils marchaient toujours à la recherche de l’idée.

Gary ne chantonnait plus. Il ne prenait plus de photos des divines façades. N’achetait plus d’orangettes au chocolat ou de marrons glacés. Il n’essayait plus de l’embrasser. Ne posait plus son bras sur son épaule. Il réclamait une trêve. Un chocolat chaud chez Ladurée avec un macaron à la fraise. Ou un Paris-Brest dans une brasserie avec un flot de crème Chantilly.

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