Les lauriers de flammes (2ième partie)
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Les lauriers de flammes (2ième partie)». Краткое содержание книги:
— Voilà qui tranche mes incertitudes ! dit-elle. Je n’ai plus aucune raison de vous encombrer, mon ami, ni de demeurer plus longtemps ici. Mes amis sont partis, je veux partir aussi. Avec de bons chevaux je dois pouvoir les rattraper, un convoi ne va jamais très vite s’il y a des blessés.
Le malade émit un petit rire enroué qui s’acheva en quinte de toux nerveuse et lui arracha toute une gamme de gémissements. Il se moucha, serra un instant sa main contre sa mâchoire, puis expliqua :
— Sans un ordre exprès du Kremlin, il est absolument impossible de se procurer même un âne ! L’armée n’a que tout juste ce qu’il lui faut et la remonte est impossible. Aussi les montures que nous possédons encore sont pour ainsi dire couvées, tellement on en prend soin. Et ne venez pas me dire qu’il n’y a qu’à en voler une paire : cela aussi est impossible, sauf si l’on est particulièrement las de la vie.
— Très bien ! Dans ce cas, j’irai à pied mais je partirai tout de même !
— Ne dites donc pas de telles sottises, on vous prendrait pour une idiote. Vous êtes complètement folle. A pied ! Six ou sept cents lieues à pied ! Et pourquoi donc pas sur les mains ? En plus de ça, que mangerez-vous ? Les convois et les courriers doivent emporter avec eux de quoi se nourrir au moins jusqu’à Smolensk car, avec l’agréable politique de la terre brûlée pratiquée par nos bons amis russes, il n’est même pas possible de trouver un trogon de chou ! Enfin, lui rappela-t-il, les nouvelles de l’extérieur sont alarmantes. Des troupes de paysans en colère attaquent les groupes isolés. Seule, vous seriez en danger !
Il était vraiment en colère et, du coup, en oubliait ses misères physiques, mais cette colère tomba devant le regard désespéré de Marianne qui balbutiait, prête à pleurer :
— Que puis-je faire alors ? Je voudrais tellement partir ! Je donnerais dix ans de ma vie pour rentrer chez moi.
— Et moi donc ! Allons, écoutez-moi et surtout ne pleurez pas. Quand vous pleurez, je deviens stupide et ma fièvre remonte. Il y a peut-être de l’espoir... à condition que vous fassiez preuve d’un peu de patience.
— Je serai patiente, mais dites vite.
— Voilà. Bonnaire ne m’a pas seulement donné cette lettre, il m’a aussi porté quelques nouvelles. Notre situation devient chaque jour moins bonne et l’Empereur commence à en prendre conscience. Des bruits lui sont arrivés, selon lesquels les Russes, bien loin d’être exténués comme s’entête à l’affirmer le roi de Naples, concentreraient non loin d’ici des forces considérables. Or, nous ne sommes plus en mesure de résister à un déferlement, même si les régiments que Sa Majesté a demandés arrivaient à temps. Ou je me trompe fort ou nous partirons d’ici avant peu.
— Vous croyez ?
— J’en mettrais ma main au feu. D’ailleurs, malade ou pas, demain je vais aux nouvelles. Bonnaire est un brave homme mais il n’y entend rien. A l’intendance, je saurai ce qu’il en est.
— Mais vous êtes encore souffrant, votre fièvre...
— Va tout de même un peu mieux. Et puis il est temps que je me montre héroïque. Je ne me suis que trop dorloté. Quant à vous, l’heure est venue de cesser de vous lamenter. Il faut secouer la vie, que diable, autrement, elle vous ronge !
— Secouer la vie ? fit Marianne songeuse. Mon pauvre ami, il me semble bien que, depuis des années, je n’ai rien fait d’autre. Elle s’est comportée avec moi comme un cocotier : elle m’a donné beaucoup de noix bien pleines... mais je les ai reçues sur la tête.
— Parce que vous aviez choisi la mauvaise place. Vous êtes faite pour le bonheur. Si vous n’y arrivez pas, c’est entièrement votre faute ! Allez vous reposer maintenant. Quelque chose me dit que vous n’en avez plus pour longtemps à respirer l’air confiné de cette maison.
Par la suite, Marianne devait se prendre à penser que son compagnon possédait le don de double vue car, en effet, dès le lendemain, il rapportait à la maison une extraordinaire nouvelle.
— Nous partons dans trois jours ! déclara-t-il simplement.
— Dans trois jours ? s’écria Marianne qui avait tout à coup l’impression que le ciel s’ouvrait. Comment est-ce possible ?
Il lui adressa un salut dans le style d’un personnage de la Commedia dell’Arte.
— Vous voyez devant vous, belle dame, l’important directeur des Approvisionnements de Réserve. Le général Dumas vient à l’instant de me signifier ma nomination... assortie, hélas, d’une mission peu facile : rassembler des vivres en quantités suffisantes pour deux cent mille hommes dans les trois gouvernements de Smolensk, Mohilev et Vitebsk ! L’Empereur songerait enfin à quitter Moscou pour hiverner à Smolensk ou à Vitebsk afin de se rapprocher de son armée de la Dvina et d’y attendre plus tranquillement les renforts... qui lui permettront, au printemps, de marcher sur Pétersbourg.
— Mais quand ?
— Je ne sais pas. D’après ce que j’ai pu comprendre, avant de prendre ses quartiers d’hiver définitifs, Sa Majesté aurait dans l’idée de frotter un peu les oreilles de Koutouzov, histoire de le faire enfin tenir tranquille... et de vérifier ce qu’il en est des racontars de Murat concernant les Cosaques. De toutes façons, cela ne nous regarde pas. Ce qui compte, c’est que dans trois jours nous partons pour Smolensk et qu’il me faut vous demander de me laisser la libre disposition de cette pièce où j’attends quelques scribes : j’ai une foule de lettres à dicter car je dois parvenir à rassembler quelque cent mille quintaux de farine, de l’avoine et des bœufs... sans d’ailleurs savoir vraiment où je vais les prendre.
Elle se levait déjà pour lui céder la place, mais il la retint...
— ... A propos, auriez-vous quelque répugnance à vous déguiser en garçon ? Vous passeriez pour mon secrétaire.
— Aucune ! J’adorais cela... autrefois.
— Alors, parfait ! Bonne nuit !
Cette nuit-là, tandis que, de l’autre côté de la cloison, la voix de Beyle ronronnait inlassablement, dictant une foule de lettres à trois secrétaires exténués qu’il réveillait de temps en temps d’une bourrade, Marianne dormit enfin d’un sommeil paisible, celui que procure un cœur allégé et un esprit débarrassé de ses soucis les plus graves. Elle n’était pas encore hors du piège, mais les dents commençaient à se desserrer. Tous ses tourments, toutes ses angoisses en étaient venus à se cristalliser sur cet unique et torturant désir : quitter Moscou !
Pour le reste, il serait temps d’y songer quand le chemin de la liberté s’ouvrirait largement devant elle. Si, tout de même une chose : retrouver Jolival et Gracchus dans les plus brefs délais, car elle ne se dissimulait pas qu’une fois au bout du voyage, le séjour à Paris risquait d’être pour elle aussi difficile que celui de Moscou, dès l’instant où l’Empereur y serait revenu... l’Empereur, qui était devenu son ennemi.
Mais même cette pensée inquiétante ne méritait pas d’autre sort que d’être remise au lendemain...
19
LE MARCHAND DE SMOLENSK
On quitta Moscou le 16 octobre, par un temps encore sec mais qui déjà allait vers le froid. L’automne, exceptionnellement doux, qui longtemps avait rassuré Napoléon, se rapprochait de ses températures normales.
En s’installant auprès de Beyle dans la voiture que l’on avait consolidée et rendue plus confortable par l’adjonction de mantelets de cuir, Marianne rendit mentalement hommage au sens de l’organisation de son compagnon. Rien ne manquait. Ni le coffre de ravitaillement ni les vêtements chauds.
Elle-même, vêtue en homme et installée dans son nouveau rôle de secrétaire du directeur des Approvisionnements de Réserve, avait été pourvue par ses soins d’une ample polonaise vert sombre à brandebourgs de soie qui n’allait pas sans rappeler assez un manteau qu’elle avait jadis porté à Paris, avec cette différence qu’elle était beaucoup plus ample. Ourlée et doublée de renard gris, elle se complétait d’une toque assortie que la jeune femme portait enfoncée jusqu’aux oreilles pour dissimuler ses cheveux que Barbe avait tressés aussi serrés que possible.