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Le vicomte de Bragelonne Tome IV

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que, poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement, l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant.

Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité; tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant plus épouvantable qu’il pouvait être éternel?

– Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux lui-même.

Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre, adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir quelque chose de pire encore.

– Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir d’aucune contusion, d’aucun choc… Ne m’aurait-on pas plutôt empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne d’Albret, ma bisaïeule?

Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur les épaules de Louis.

– J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!… à ce mort que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort éternelle!… Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne peut me punir, moi qui n’ai rien fait.

Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis un regard intelligent et curieux.

Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.

– Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier!

Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.

– Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement. J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul dans cette affaire. Son agent… cette voix… c’était M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?… pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait peut-être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière? oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui, c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous sommes éternellement séparés!

Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs, en sanglots et en cris.

– Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui parlerai. Appelons.

Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne.

Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de créature qui répondit, pas une.

C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère, ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier, doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu.

Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas plus de succès.

Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince. Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là.

Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait chez eux leur ôter le sommeil.

Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion. Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure, Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte, et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les siens.

– Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous prend-il ce matin?

«Ce matin?» pensa le roi surpris.

Puis, poliment:

– Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille?

– Mon brave, vous avez la cervelle détraquée répliqua la voix, mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez-vous, mordieu!

– Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.

Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner même répondre un mot.

Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours. Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude.

Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps, ayant pour outil le désespoir.

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