L’Affaire Lerouge
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «L’Affaire Lerouge». Краткое содержание книги:
L'aspect judiciaire étant un meurtre, une enquête est menée par le juge d'instruction et par Tirauclair, avec en arrière-plan les policiers. Grâce aux perspectives différentes de tous ses enquêteurs, le jeu de déduction prend parfois des tournures intéressantes. On donne beaucoup d'attention aux preuves matérielles comme point de départ pour des déductions psychologiques. Les raisonnements juridiques sont bien développés. L'intrigue est construite sur des données faussées dans le passé. Chaque personnage, pas seulement le meurtrier, a ses propres mobiles: l'honneur de famille noble et l'honneur de la conscience; l'amour et la jalousie, l'ambition et la convoitise. On aboutit à la solution de l'Affaire Lerouge par bien des détours, impliquant des fautes professionnelles, qui font que le juge donne sa démission. Et pour fin, le père Tirauclair, après avoir cru à l'infaillibilité de la justice, ne voit plus partout qu'erreurs judiciaires. L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que le témoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une société destinée à venir en aide aux accusés pauvres et innocents.
L'Affaire Lerouge serait inspiré des mémoires de Vidocq et du chef de la Sureté, Canler. Le livre, publié en feuilleton, est d'abord le récit d'un drame de famille et d'amour: il ne faut pas interpréter comme des longueurs les chapitres pas nécessaires pour le récit de détection. J'étais surpris par l'originalité et la modernité de ce polar, un must pour tout fan de polars qui s'intéresse aussi un peu à l'histoire de la littérature. Qu'est-ce que cet auteur aurait donné s'il n'avait pas succombé à 41 ans à sa maladie attrapée en Afrique.
– Des trabucos.
– Ne vous servez-vous pas d’un porte-cigare, pour éviter à vos lèvres le contact du tabac?
– Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de questions.
– À quelle heure êtes-vous sorti?
– À huit heures environ.
– Aviez-vous un parapluie?
– Oui.
– Où êtes-vous allé?
– Je me suis promené.
– Seul, sans but, toute la soirée?
– Oui, monsieur.
– Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement.
– Hélas! monsieur, cela même m’est fort difficile. J’étais sorti pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui m’accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte exact de ma situation: j’avais la tête perdue. J’ai marché au hasard, le long des quais, j’ai erré dans les rues…
– Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.
M. Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins possible. N’avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles à travers Paris? Qu’eût-il répondu à qui lui eût demandé, au matin: «- Où êtes-vous allé? – Je ne sais», ne le sachant pas, en effet. Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient bien loin. L’interrogatoire commencé, il avait été pris de la fièvre de l’inconnu. Il se retrempait aux émotions de la lutte; la passion de son métier le reprenait.
Il était redevenu juge d’instruction, comme ce maître d’escrime qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s’enivre au cliquetis du fer, s’échauffe, s’oublie et le tue.
– Ainsi, reprit M. Daburon, vous n’avez rencontré absolument personne qui puisse venir affirmer ici qu’il vous a vu? Vous n’avez parlé à âme qui vive? Vous n’êtes entré nulle part, ni dans un café ni dans un théâtre, pas même chez un marchand de tabac pour allumer un de vos trabucos?
– Je ne suis entré nulle part.
– Eh bien! monsieur, c’est un grand malheur pour vous, oui, un malheur immense, car je dois vous le dire, c’est précisément pendant cette soirée de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a été assassinée. La justice peut préciser l’heure. Encore une fois, monsieur, dans votre intérêt, je vous engage à réfléchir, à faire un énergique appel à votre mémoire.
L’indication du jour et de l’heure du meurtre parut consterner Albert. Il porta sa main à son front d’un geste désespéré. C’est cependant d’une voix calme qu’il répondit:
– Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n’ai pas de réflexions à faire.
La surprise de M. Daburon était profonde. Quoi! pas d’alibi! rien! Ce ne pouvait être un piège ni un système de défense… Était-ce donc là cet homme si fort? Sans doute. Seulement il était pris au dépourvu. Jamais il ne s’était imaginé qu’il fût possible de remonter jusqu’à lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle.
Le juge enlevait lentement et une à une les grandes feuilles de papier qui recouvraient les pièces à conviction saisies chez Albert.
– Nous allons passer, reprit-il, à l’examen des charges qui pèsent sur vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous appartenir?
– Oui, monsieur, tout ceci est à moi.
– Bien. Prenons d’abord ce fleuret. Qui l’a brisé?
– Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui pourra en témoigner.
– Il sera entendu. Et qu’est devenu le bout cassé?
– Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de chambre.
– Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce morceau sans parvenir à le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a dû être frappée avec un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce morceau d’étoffe sur lequel l’assassin a essuyé son arme en est une preuve.
– Je vous prierais, monsieur, d’ordonner, à cet égard, les recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu’on ne retrouve pas l’autre moitié de ce fleuret.
– Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, calquée sur ce papier, l’empreinte exacte des pas du meurtrier. J’applique dessus une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s’y adapte avec la dernière précision. Le morceau de plâtre a été coulé dans le creux du talon, vous remarquerez qu’il est en tout pareil à vos propres talons. J’y aperçois même la trace d’une cheville que je rencontre ici.
Albert suivait avec une sollicitude marquée tous les mouvements du juge. Il était manifeste qu’il luttait contre une terreur croissante. Était-il envahi par cette épouvante qui stupéfie les criminels lorsqu’ils sont près d’être confondus? À toutes les remarques du magistrat, il répondait d’une voix sourde:
– C’est vrai, c’est parfaitement vrai.
– En effet, continua M. Daburon; néanmoins, attendez encore avant de vous récrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie s’étant enfoncé dans la terre glaise détrempée, la rondelle de bois ouvragé qui arrête l’étoffe à l’extrémité s’est trouvée moulée en creux. Voici la motte de glaise enlevée avec les plus délicates précautions, et voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non?
– Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantités énormes.
– Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouvé sur le théâtre du crime, et dites-moi à quelle espèce il appartient et comment il a été fumé?
– C’est un trabucos, et on l’a fumé avec un porte-cigare.
– Comme ceux-ci, n’est-ce pas? insista le juge en montrant les cigares et les bouts d’ambre et d’écume saisis sur la cheminée de la bibliothèque.
– Oui! murmura Albert; c’est une fatalité, c’est une coïncidence étrange!
– Patience! ce n’est rien encore. L’assassin de la veuve Lerouge portait des gants. La victime, dans les convulsions de l’agonie, s’est accrochée aux mains du meurtrier, et des éraillures de peau sont restées entre ses ongles. On les a extraites, et les voici. Elles sont d’un gris perle, n’est-il pas vrai? Or, on a retrouvé les gants que vous portiez mardi, les voici. Ils sont gris et ils sont éraillés. Comparez ces débris à vos gants. Ne s’y rapportent-ils pas? N’est-ce pas la même couleur, la même peau?
Il n’y avait pas à nier, ni à équivoquer, ni à chercher des subterfuges. L’évidence était là, sautant aux yeux. Le fait brutal éclatait. Tout en paraissant s’occuper exclusivement des objets déposés sur son bureau, M. Daburon ne perdait pas de vue le prévenu. Albert était terrifié. Une sueur glacée mouillait son front et glissait en gouttelettes le long de ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu’il ne pouvait s’en servir. D’une voix étranglée, il répétait:
– C’est horrible! horrible!
– Enfin, poursuivit l’inexorable juge, voici le pantalon que vous portiez le soir du meurtre. Il est visible qu’il a été mouillé, et à côté de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De plus, il est déchiré au genou. Que vous ne vous souveniez plus des endroits où vous êtes allé vous promener, je l’admets pour un moment, on peut le concevoir, à la rigueur. Mais à qui ferez-vous entendre que vous ne savez pas où vous avez déchiré votre pantalon et éraillé vos gants?