Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
— L’Arizona ! C’est là-bas que vous êtes né ?
— Je suis de Manhattan.
— Alors, pourquoi… C’est-à-dire que je n’ai jamais entendu dire qu’on y allait à Pâques… c’est nouveau ? — Et avec l’esquisse d’un sourire timide : — Excusez-moi. Il y a une fille là-bas ?
— Ce n’est pas du tout ça !
Elle se tortilla, gênée, sur sa chaise, ne voulant pas être indiscrète mais ne sachant pas comment arrêter l’inquisition. Et la phrase inévitable tomba :
— Pourquoi y allez-vous, alors ?
Je ne savais pas quoi répondre. Durant un quart d’heure, j’avais joué un rôle conventionnel, celui de l’étudiant en maraude dans les bars de l’East Side, la fille timide mais libre, embobinée avec un rien de poésie ésotérique, les yeux dans les yeux, quand puis-je vous revoir, l’aventure facile, merci pour tout et au revoir. La valse estudiantine familière. Mais sa question venait d’ouvrir une trappe sous mes pieds et de me précipiter dans cet autre univers plus sombre, celui du rêve et de l’imaginaire où des jeunes gens solennels spéculaient sur la possibilité d’être à jamais débarrassés du fardeau de la mort, où des mystiques en herbe s’efforçaient de se persuader qu’ils avaient découvert des manuscrits mystérieux révélant les secrets d’anciens cultes. Oui, aurais-je pu lui dire, nous partons à la recherche de la retraite cachée de la Fraternité des Crânes, en espérant réussir à persuader les Gardiens que nous sommes de dignes candidats à l’Épreuve, et naturellement, si nous sommes acceptés, l’un de nous sacrifiera joyeusement sa vie aux autres et un deuxième sera assassiné ; mais, voyez-vous, nous sommes prêts à faire face à ces éventualités car les deux heureux survivants ne mourront plus jamais. Merci, H. Rider Haggard : c’est exactement ça. De nouveau, j’éprouvai ce même sentiment d’incongruité et de dislocation devant la juxtaposition de notre environnement new-yorkais immédiat et de mon improbable rêve arizonien. Écoutez, aurais-je pu lui dire, il est nécessaire de souscrire un acte de foi, d’acceptation mystique, de se dire que la vie n’est pas faite uniquement de discothèques et de subways, de boutiques à la mode et de salles de cours. Il est nécessaire de croire qu’il existe des forces inexplicables. Croyez-vous à l’astrologie ? Bien sûr ; et vous savez ce que le New York Times en pense. Eh bien, allez un peu plus loin dans votre acceptation, comme nous l’avons fait. Faites abstraction de votre dégoût tellement moderne et forcé pour tout ce qui est improbable et admettez un seul instant qu’il puisse exister une Fraternité, qu’il puisse exister une Épreuve, qu’il puisse exister une Vie éternelle. Comment nier sans avoir d’abord vérifié ? Peut-on prendre le risque de se tromper ? C’est pourquoi nous allons en Arizona tous les quatre, le grand gaillard là-bas avec les cheveux en brosse, le dieu grec près du comptoir, le type en train de parler avec animation à la grosse là-bas, et moi-même. Et, bien que certains d’entre nous y croient plus que d’autres, il n’y en a pas un seul qui n’ait au moins un tout petit peu foi dans le Livre des Crânes. Pascal avait choisi d’avoir la foi parce que toutes les chances étaient contre l’incroyant qui s’aliénait peut-être le Paradis en refusant de se soumettre à l’Église. Il en est ainsi de nous, qui voulons bien accepter de paraître ridicules l’espace d’une semaine parce que nous avons l’espoir de gagner quelque chose qui sera sans prix et que tout ce que nous risquons de perdre c’est au plus le prix de l’essence. Mais je ne dis rien de tout cela à Mickey Bernstein. La musique était trop forte ; et puis, de toute façon, nous nous étions tous engagés par le plus terrible des serments d’étudiants de ne rien révéler en aucun cas à personne. Je lui répondis simplement :
— Pourquoi l’Arizona ? Parce que nous sommes fous des cactus. Et il fait bon là-bas au mois de mars.
— Il fait bon également en Floride.
— Oui, mais il n’y a pas de cactus.
VII
TIMOTHY
Il m’a fallu une heure pour trouver la fille que je cherchais et tout arranger. Elle s’appelait Bess. C’était une fille de l’Oregon aux nichons opulents, et elle partageait un immense appartement dans Riverside Drive avec quatre juniors de Barnard. Trois de ses quatre copines étaient rentrées chez elles pour passer les vacances ; l’autre était assise dans un coin et se laissait baratiner par un type de vingt-cinq ans aux favoris épais, genre courtier en publicité. Parfait. J’expliquai que mes trois copains et moi on était de passage à New York avant de descendre vers l’Arizona, et qu’on espérait dégoter une turne pas trop moche.
— Ça devrait pouvoir s’arranger, me dit-elle.
Parfait ! Maintenant, il ne restait plus qu’à retrouver tout le monde. Oliver faisait sans entrain la conversation à une maigrichonne en combinaison noire, à l’œil un peu trop brillant. Peut-être une droguée aux amphétamines. Je le tirai par la manche, lui expliquai le topo et le branchai sur la copine de Bess, Judy. Une enfant du Nebraska, pas moinsse. Aussitôt, l’affaire était dans le sac et Oliver et Judy s’étaient embarqués dans une discussion sur le prix de la nourriture pour les cochons, ou quelque chose dans ce genre. Ensuite, je courus après Ned. Le petit enculé s’était racolé une nana, imaginez un peu ! Parfois, il fait des trucs comme ça, histoire de nous faire chier, je suppose. Celle-ci était une bête à concours — naseaux géants, nichons géants, une montagne de viande.
— On se tire, lui dis-je. Tu peux l’amener si tu veux.
Ensuite, je trouvai Eli. Ce devait être la Semaine nationale de l’hétérosexualité : même Eli avait une touche. Brune, maigre, juste la peau sur les os, le sourire nerveux. Elle parut sidérée en constatant que son Eli faisait équipe avec un grand shegitz comme moi.
— Il y a de la place pour tout le monde à l’auberge, lui dis-je. Amène-toi.
Il faillit m’embrasser les bottes.
Nous nous entassâmes à huit dans la bagnole — neuf, en comptant comme double la prise de Ned. C’est moi qui conduisais. Les présentations n’en finissaient pas. Judy, Mickey, Mary, Bess ; Eli, Timothy, Oliver, Ned ; Judy, Timothy ; Mickey, Ned ; Mary, Oliver ; Bess, Eli ; Mickey, Judy ; Mary, Bess ; Oliver, Judy ; Eli, Mary…
Oh ! Seigneur ! Il se mit à pleuvoir, une bruine glacée juste au-dessus du point de congélation. Au moment où nous entrions dans Central Park, une bagnole décrépite à cent mètres environ devant nous fit un dérapage soigné, partit en slalom au bord de la route et alla s’écraser contre un arbre gigantesque. La bagnole s’éventra, et au moins une douzaine de silhouettes en sortirent, courant dans toutes les directions. Je freinai en catastrophe, car certaines des victimes étaient pratiquement sur ma route. Il y avait des crânes fendus et des nuques brisées, et des gens qui se lamentaient en espagnol. J’arrêtai la voiture au bord de la route en disant à Oliver :
— Il faut aller voir si on peut faire quelque chose.
Oliver paraissait anéanti. Il a cette réaction devant la mort : écraser un écureuil le rend malade pour une semaine. Le spectacle d’une voiturée de Portoricains blessés avait de quoi mettre notre vaillant carabin dans un état semi-comateux. Il commençait à bredouiller une réponse quand Judy du Nebraska passa la tête par-dessus son épaule en s’écriant avec une réelle frénésie :
— Ne t’arrête pas, Tim ! Continue.
— Il y a des blessés, dis-je.
— Les flics vont arriver d’un instant à l’autre. Quand ils verront huit jeunes dans une bagnole, ils nous fouilleront avant même de s’occuper d’eux. Et j’en ai sur moi, Tim ! J’en ai ! On va tous se faire embarquer !