Le rosier de Madame Husson (1888)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #30
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le rosier de Madame Husson (1888)». Краткое содержание книги:
Un ami du narrateur, très imbu de l'histoire locale, raconte l'anecdote suivante : Mme Husson, modèle de vertu de Gisors, s'est mis en tête de promouvoir la chasteté dans sa ville en couronnant une rosière. Mais aucune fille ne résiste à l'enquête de mœurs, aussi Mme Husson se rabat-elle sur l'esprit simple du village, Isidore, qui est couronné « rosier ». Or celui-ci utilise sa récompense pour s'encanailler à Paris.
Donc j’observais attentivement ma voisine, cherchant les signes, analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes.
Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains : « Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses. »
Elle commença par l’article de tête, avec un petit air content et friand. Le titre de la feuille me sauta aux yeux : l’Écho de Paris. Je demeurai perplexe. Elle lisait une chronique de Scholl. Diable ! C’était une scholliste – une scholliste ? Elle se mit à sourire : une gauloise. Alors pas bégueule, bon enfant. Très bien. Une scholliste – oui, ça aime l’esprit français, la finesse et le sel, même le poivre. Bonne note. Et je pensai : voyons la contre-épreuve.
J’allai m’asseoir auprès d’elle et je me mis à lire, avec non moins d’attention, un volume de poésies que j’avais acheté au départ : la Chanson d’amour, par Félix Frank.
Je remarquai qu’elle avait cueilli le titre sur la couverture, d’un coup d’œil rapide, comme un oiseau cueille une mouche en volant. Plusieurs voyageurs passaient devant nous pour la regarder. Mais elle ne semblait penser qu’à sa chronique. Quand elle l’eut finie, elle posa le journal entre nous deux.
Je la saluai et je lui dis :
— Me permettez-vous, Madame, de jeter un coup d’œil sur cette feuille ?
— Certainement, Monsieur.
— Puis-je vous offrir, pendant ce temps, ce volume de vers ?
— Certainement, Monsieur ; c’est amusant ?
Je fus un peu troublé par cette question. On ne demande pas si un recueil de vers est amusant. Je répondis :
— C’est mieux que cela, c’est charmant, délicat et très artiste.
— Donnez alors.
Elle prit le livre, l’ouvrit et se mit à le parcourir avec un petit air étonné prouvant qu’elle ne lisait pas souvent de vers.
Parfois, elle semblait attendrie, parfois elle souriait, mais d’un autre sourire qu’en lisant son journal.
Soudain, je lui demandai :
— Cela vous plaît-il ?
— Oui, mais j’aime ce qui est gai, moi, ce qui est très gai, je ne suis pas sentimentale.
Et nous commençâmes à causer. J’appris qu’elle était femme d’un capitaine de dragons en garnison à Ajaccio et qu’elle allait rejoindre son mari.
En quelques minutes, je devinai qu’elle ne l’aimait guère, ce mari ! Elle l’aimait pourtant, mais avec réserve, comme on aime un homme qui n’a pas tenu grand’chose des espérances éveillées aux jours des fiançailles. Il l’avait promenée de garnison en garnison, à travers un tas de petites villes tristes, si tristes ! Maintenant, il l’appelait dans cette île qui devait être lugubre. Non, la vie n’était pas amusante pour tout le monde. Elle aurait encore préféré demeurer chez ses parents, à Lyon, car elle connaissait tout le monde à Lyon. Mais il lui fallait aller en Corse maintenant. Le ministre, vraiment, n’était pas aimable pour son mari, qui avait pourtant de très beaux états de services.
Et nous parlâmes des résidences qu’elle eût préférées. Je demandai :
— Aimez-vous Paris ?
Elle s’écria :
— Oh ! Monsieur, si j’aime Paris ! Est-il possible de faire une pareille question ? Et elle se mit à me parler de Paris avec une telle ardeur, un tel enthousiasme, une telle frénésie de convoitise que je pensai : « Voilà la corde dont il faut jouer. »
Elle adorait Paris, de loin, avec une rage de gourmandise rentrée, avec une passion exaspérée de provinciale, avec une impatience affolée d’oiseau en cage qui regarde un bois toute la journée, de la fenêtre où il est accroché.
Elle se mit à m’interroger, en balbutiant d’angoisse ; elle voulait tout apprendre, tout, en cinq minutes. Elle savait les noms de tous les gens connus, et de beaucoup d’autres encore dont je n’avais jamais entendu parler.
— Comment est M. Gounod ? Et M. Sardou ? Oh ! Monsieur, comme j’aime les pièces de M. Sardou ! Comme c’est gai, spirituel ! Chaque fois que j’en vois une, je rêve pendant huit jours ! J’ai lu aussi un livre de M. Daudet qui m’a tant plu ! Sapho, connaissez-vous ça ? Est-il joli garçon, M. Daudet ? L’avez-vous vu ? Et M. Zola, comment est-il ? Si vous saviez comme Germinal m’a fait pleurer ! Vous rappelez-vous le petit enfant qui meurt sans lumière ? Comme c’est terrible ! J’ai failli en faire une maladie. Ça n’est pas pour rire, par exemple ! J’ai lu aussi un livre de M. Bourget, Cruelle énigme ! J’ai une cousine qui a si bien perdu la tête de ce roman-là qu’elle a écrit à M. Bourget. Moi, j’ai trouvé ça trop poétique. J’aime mieux ce qui est drôle. Connaissez-vous M. Grévin ? Et M. Coquelin ? Et M. Damala ? Et M. Rochefort ? On dit qu’il a tant d’esprit ! Et M. de Cassagnac ? Il paraît qu’il se bat tous les jours ?…
Au bout d’une heure environ, ses interrogations commençaient à s’épuiser ; et ayant satisfait sa curiosité de la façon la plus fantaisiste, je pus parler à mon tour.
Je lui racontai des histoires du monde, du monde parisien, du grand monde. Elle écoutait de toutes ses oreilles, de tout son cœur. Oh ! Certes, elle a dû prendre une jolie idée des belles dames, des illustres dames de Paris. Ce n’étaient qu’aventures galantes, que rendez-vous, que victoires rapides et défaites passionnées. Elle me demandait de temps en temps :
— Oh ! C’est comme ça, le grand monde ?
Je souriais d’un air malin :
— Parbleu. Il n’y a que les petites bourgeoises qui mènent une vie plate et monotone par respect de la vertu, d’une vertu dont personne ne leur sait gré…
Et je me mis à saper la vertu à grands coups d’ironie, à grands coups de philosophie, à grands coups de blague. Je me moquai avec désinvolture des pauvres bêtes qui se laissent vieillir sans avoir rien connu de bon, de doux, de tendre ou de galant, sans avoir jamais savouré le délicieux plaisir des baisers dérobés, profonds, ardents, et cela parce qu’elles ont épousé une bonne cruche de mari dont la réserve conjugale les laisse aller jusqu’à la mort dans l’ignorance de toute sensualité raffinée et de tout sentiment élégant.
Puis, je citai encore des anecdotes, des anecdotes de cabinets particuliers, des intrigues que j’affirmais connues de l’univers entier. Et, comme refrain, c’était toujours l’éloge discret, secret, de l’amour brusque et caché, de la sensation volée comme un fruit, en passant, et oubliée aussitôt qu’éprouvée.
La nuit venait, une nuit calme et chaude. Le grand navire, tout secoué par sa machine, glissait sur la mer, sous l’immense plafond du ciel violet, étoilé de feu.
La petite femme ne disait plus rien. Elle respirait lentement et soupirait parfois. Soudain elle se leva :
— Je vais me coucher, dit-elle, bonsoir, Monsieur.
Et elle me serra la main.
Je savais qu’elle devait prendre le lendemain soir la diligence qui va de Bastia à Ajaccio à travers les montagnes, et qui reste en route toute la nuit. Je répondis :
— Bonsoir, Madame.
Et je gagnai, à mon tour, la couchette de ma cabine.
J’avais loué, dès le matin du lendemain, les trois places du coupé, toutes les trois pour moi tout seul.