Contes du jour et de la nuit (1885)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #22
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:
Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait, et chaque fois une envie folle, irrésistible, l’envahissait, de prendre son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l’emporter, de le voler.
Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon sans affections ; il souffrait une torture atroce, déchiré par une tendresse paternelle faite de remords, d’envie, de jalousie, et de ce besoin d’aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres.
Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s’approchant d’elle, un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du chemin, livide, les lèvres secouées de frissons :
— Vous ne me reconnaissez pas ?
Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d’effroi, un cri d’horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s’enfuit, en les traînant derrière elle.
Il rentra chez lui pour pleurer.
Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père.
Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les audaces.
Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il comprit qu’il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le cœur une balle de revolver s’il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques mots :
« Monsieur,
« Mon nom doit être pour vous un sujet d’horreur. Mais je suis si misérable, si torturé par le chagrin, que je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
« Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.
« J’ai l’honneur, etc. »
Il reçut le lendemain la réponse :
« Monsieur,
« Je vous attends mardi à cinq heures. »
En gravissant l’escalier, François Tessier s’arrêtait de marche en marche, tant son cœur battait. C’était dans sa poitrine un bruit précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne respirait plus qu’avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.
Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda :
— Monsieur Flamel.
— C’est ici, Monsieur. Entrez.
Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul ; il attendit éperdu, comme au milieu d’une catastrophe.
Une porte s’ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros, en redingote noire. Il montra un siège de la main.
François Tessier s’assit, puis, d’une voix haletante :
— Monsieur… Monsieur… je ne sais pas si vous connaissez mon nom… si vous savez…
M. Flamel l’interrompit :
— C’est inutile, Monsieur, je sais. Ma femme m’a parlé de vous.
Il avait le ton digne d’un homme bon qui veut être sévère, et une majesté bourgeoise d’honnête homme. François Tessier reprit :
— Eh bien, Monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte. Et je voudrais une fois, rien qu’une fois, embrasser… l’enfant…
M. Flamel se leva, s’approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il dit :
— Allez me chercher Louis.
Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n’ayant plus rien à se dire, attendant.
Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon, et courut à celui qu’il croyait son père. Mais il s’arrêta, confus, en apercevant un étranger.
M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit :
— Maintenant, embrasse Monsieur, mon chéri.
Et l’enfant s’en vint gentiment, en regardant cet inconnu.
François Tessier s’était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à choir lui-même. Et il contemplait son fils.
M. Flamel, par délicatesse, s’était détourné, et il regardait par la fenêtre, dans la rue.
L’enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à l’étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à l’embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les joues, sur la bouche, sur les cheveux.
Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter, détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de cet homme.
Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria :
— Adieu ! Adieu !
Et il s’enfuit comme un voleur.
L'aveu
Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s’étendent, onduleux, entre les bouquets d’arbres des fermes, et les récoltes diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants ; les avoines d’un vert clair, les trèfles d’un vert sombre, étalent un grand manteau rayé, remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
Là-bas, au sommet d’une ondulation, en rangée comme des soldats, une interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout, clignant leurs gros yeux sous l’ardente lumière, ruminent et pâturent un trèfle aussi vaste qu’un lac.
Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d’une allure balancée l’une devant l’autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce régiment de bêtes.
Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un cerceau de barrique ; et le métal, à chaque pas qu’elles font, jette une flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, posent à terre un seau, et s’approchent des deux premières bêtes, qu’elles font lever d’un coup de sabot dans les côtes. L’animal se dresse, lentement, d’abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l’énorme mamelle de chair blonde et pendante.
Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu’au bout de la longue file.
Dès qu’elles ont fini d’en traire une, elles la déplacent, lui donnant à pâturer un bout de verdure intacte.
Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, la mère devant, la fille derrière.
Mais celle-ci brusquement s’arrête, pose son fardeau, s’assied et se met à pleurer.
La mère Malivoire, n’entendant plus marcher, se retourne et demeure stupéfaite.
— Qué qu’tas ? dit-elle.
Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées sur le visage, un jour qu’elle peinait au soleil, murmura en geignant doucement comme font les enfants battus :
— Je n’peux pu porter mon lait !
La mère la regardait d’un air soupçonneux. Elle répéta :