Contes du jour et de la nuit (1885)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #22
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:
— Oui, c’est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
— Quoi donc ? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n’ai besoin de rien.
— Si. Tu n’y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre corps, nous désirons toujours quelque chose de plus… pour le cœur.
Et l’autre, souriant :
— Un peu d’amour ?
— Oui.
Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s’appelait Marguerite murmura :
— La vie ne me semble pas supportable sans cela. J’ai besoin d’être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes ainsi, d’ailleurs, quoi que tu en dises, Simone.
— Mais non, ma chère. J’aime mieux n’être pas aimée du tout que de l’être par n’importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par exemple, d’être aimée par… par…
Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de l’œil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de l’horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans le dos du cocher, et elle reprit, en riant : « par mon cocher ».
Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse :
— Je t’assure que c’est très amusant d’être aimée par un domestique. Cela m’est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que c’est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d’autant plus sévère qu’ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le premier prétexte venu, parce qu’on deviendrait ridicule si quelqu’un s’en apercevait.
Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara :
— Non, décidément, le cœur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas suffisant. Raconte-moi donc comment tu t’apercevais qu’ils t’aimaient.
— Je m’en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu’ils devenaient stupides.
— Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m’aiment.
— Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre quoi que ce soit.
— Mais toi, qu’est-ce que cela te faisait d’être aimée par un domestique ? Tu étais quoi… émue… flattée ?
— Émue ? Non – flattée – oui, un peu. On est toujours flatté de l’amour d’un homme quel qu’il soit.
— Oh, voyons, Margot !
— Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m’est arrivée. Tu verras comme c’est curieux et confus ce qui se passe en nous dans ces cas-là.
Il y aura quatre ans à l’automne, je me trouvais sans femme de chambre. J’en avais essayé l’une après l’autre cinq ou six qui étaient ineptes, et je désespérais presque d’en trouver une, quand je lus, dans les petites annonces d’un journal, qu’une jeune fille sachant coudre, broder, coiffer, cherchait une place, et qu’elle fournirait les meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l’anglais.
J’écrivis à l’adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec l’air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats : elle m’en donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré pour rentrer en France et qu’on n’avait eu à lui reprocher, pendant son long service, qu’un peu de coquetterie française.
La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire et j’arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose.
Au bout d’un mois je l’adorais.
C’était une trouvaille, une perle, un phénomène.
Elle savait coiffer avec un goût infini ; elle chiffonnait les dentelles d’un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même faire les robes.
J’étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m’étais trouvée servie ainsi.
Elle m’habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m’est désagréable comme le contact d’une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse excessives, tant il m’était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un peu sur mon divan ; je la considérais, ma foi, en amie de condition inférieure, plutôt qu’en simple domestique.
Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus surprise et je le fis entrer. C’était un homme très sûr, un vieux soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
Il paraissait gêné de ce qu’il avait à dire. Enfin, il prononça en bredouillant :
— Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
Je demandai brusquement :
— Qu’est-ce qu’il veut ?
— Il veut faire une perquisition dans l’hôtel.
Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n’est pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée :
— Pourquoi cette perquisition ? À quel propos ? Il n’entrera pas.
Le concierge reprit :
— Il prétend qu’il y a un malfaiteur caché.
Cette fois j’eus peur et j’ordonnai d’introduire le commissaire de police auprès de moi pour avoir des explications. C’était un homme assez bien élevé, décoré de la Légion d’honneur. Il s’excusa, demanda pardon, puis m’affirma que j’avais, parmi les gens de service, un forçat !
Je fus révoltée ; je répondis que je garantissais tout le domestique de l’hôtel et je le passai en revue.
— Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
— Ce n’est pas lui.
— Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d’un fermier de mon père.
— Ce n’est pas lui.
— Un valet d’écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
— Ce n’est pas lui.
— Alors, Monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
— Pardon, Madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s’agit d’un criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire comparaître ici devant vous et moi, tout votre monde ?
Je résistai d’abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, hommes et femmes.
Le commissaire de police les examina d’un seul coup d’œil, puis déclara :
— Ce n’est pas tout.
— Pardon, Monsieur, il n’y a plus que ma femme de chambre, une jeune fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
Il demanda :
— Puis-je la voir aussi ?
— Certainement.
Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le commissaire fit un signe, et deux hommes que je n’avais pas vus, cachés derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les lièrent avec des cordes.
Je poussai un cri de fureur, et je voulus m’élancer pour la défendre. Le commissaire m’arrêta :
— Cette fille, Madame, est un homme qui s’appelle Jean-Nicolas Lecapet, condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut commuée en prison perpétuelle. Il s’échappa voici quatre mois. Nous le cherchons depuis lors.