Germinal
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #13
- Год: 1885
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Germinal». Краткое содержание книги:
Le milieu ouvrier minier, dans le nord de la France à la fin du XIXe siècle, les premières revendications des mineurs, la grève qui tourne à la violence…
Catherine, immobile près de la table, écoutait, la tête basse. Un tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle tâchait de répondre, en paroles entrecoupées.
– Oh! s’il n’y avait que moi, pour ce que ça m’amuse!… C’est lui. Quand il veut, je suis bien forcée de vouloir, n’est-ce pas? parce que, vois-tu, il est le plus fort… Est-ce qu’on sait comment les choses tournent? Enfin, c’est fait, et ce n’est pas à défaire, car autant lui qu’un autre, maintenant. Faut bien qu’il m’épouse.
Elle se défendait sans révolte, avec la résignation passive des filles qui subissent le mâle de bonne heure. N’était-ce pas la loi commune? Jamais elle n’avait rêvé autre chose, une violence derrière le terri, un enfant à seize ans, puis la misère dans le ménage, si son galant l’épousait. Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi, que bouleversée d’être traitée en gueuse devant ce garçon, dont la présence l’oppressait et la désespérait.
Etienne, cependant, s’était levé, en affectant de secouer le feu à demi éteint, pour ne pas gêner l’explication. Mais leurs regards se rencontrèrent, il la trouvait pâle, éreintée, jolie quand même avec ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il éprouva un singulier sentiment, sa rancune était partie, il aurait simplement voulu qu’elle fût heureuse, chez cet homme qu’elle lui avait préféré. C’était un besoin de s’occuper d’elle encore, une envie d’aller à Montsou forcer l’autre à des égards. Mais elle ne vit que de la pitié dans cette tendresse qui s’offrait toujours, il devait la mépriser pour la dévisager de la sorte. Alors, son cœur se serra tellement, qu’elle étrangla sans pouvoir bégayer d’autres paroles d’excuse.
– C’est ça, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable. Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et estime-toi heureuse que je sois embarrassée, car je t’aurais déjà fichu mon pied quelque part.
Comme si, brusquement, cette menace se réalisait, Catherine reçut dans le derrière, à toute volée, un coup de pied dont la violence l’étourdit de surprise et de douleur. C’était Chaval, entré d’un bond par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bête mauvaise. Depuis une minute, il la guettait du dehors.
– Ah! salope, hurla-t-il, je t’ai suivie, je savais bien que tu revenais ici t’en faire foutre jusqu’au nez! Et c’est toi qui le paies, hein? Tu l’arroses de café avec mon argent!
La Maheude et Etienne, stupéfiés, ne bougeaient pas. D’un geste furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte.
– Sortiras-tu, nom de Dieu!
Et, comme elle se réfugiait dans un angle, il retomba sur la mère.
– Un joli métier de garder la maison, pendant que ta putain de fille est là-haut, les jambes en l’air!
Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la traînait dehors. A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouée sur sa chaise. Elle en avait oublié de rentrer son sein. Estelle s’était endormie, le nez glissé en avant, dans la jupe de laine; et le sein énorme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache puissante.
– Quand la fille n’y est pas, c’est la mère qui se fait tamponner, cria Chaval. Va, montre-lui ta viande! Il n’est pas dégoûté, ton salaud de logeur!
Du coup, Etienne voulut gifler le camarade. La peur d’ameuter le coron par une bataille l’avait retenu de lui arracher Catherine des mains. Mais, à son tour, une rage l’emportait, et les deux hommes se trouvèrent face à face, le sang dans les yeux. C’était une vieille haine, une jalousie longtemps inavouée, qui éclatait. Maintenant, il fallait que l’un des deux mangeât l’autre.
– Prends garde! balbutia Etienne, les dents serrées. J’aurai ta peau.
– Essaie! répondit Chaval.
Ils se regardèrent encore pendant quelques secondes, de si près, que leur souffle ardent brûlait leur visage. Et ce fut Catherine, suppliante, qui reprit la main de son amant pour l’entraîner. Elle le tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tête.
– Quelle brute! murmura Etienne en fermant la porte violemment, agité d’une telle colère, qu’il dut se rasseoir.
En face de lui, la Maheude n’avait pas remué. Elle eut un grand geste, et un silence se fit, pénible et lourd des choses qu’ils ne disaient pas. Malgré son effort, il revenait quand même à sa gorge, à cette coulée de chair blanche, dont l’éclat maintenant le gênait. Sans doute, elle avait quarante ans et elle était déformée, comme une bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la désiraient encore, large, solide, avec sa grosse figure longue d’ancienne belle fille. Lentement, d’un air tranquille, elle avait pris à deux mains sa mamelle et la rentrait. Un coin rose s’obstinait, elle le renfonça du doigt, puis se boutonna, toute noire à présent, avachie dans son vieux caraco.
– C’est un cochon, dit-elle enfin. Il n’y a qu’un sale cochon pour avoir des idées si dégoûtantes… Moi, je m’en fiche! Ça ne méritait pas de réponse.
Puis, d’une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du regard:
– J’ai mes défauts bien sûr, mais je n’ai pas celui-là… Il n’y a que deux hommes qui m’ont touchée, un herscheur autrefois, à quinze ans, et Maheu ensuite. S’il m’avait lâchée comme l’autre, dame! je ne sais trop ce qu’il serait arrivé, et je ne suis pas plus fière pour m’être bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que, lorsqu’on n’a point fait le mal, c’est souvent que les occasions ont manqué… Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines qui n’en pourraient dire autant, n’est-ce pas?
– Ca, c’est bien vrai, répondit Etienne en se levant.
Et il sortit, pendant qu’elle se décidait à rallumer le feu, après avoir posé Estelle endormie sur deux chaises. Si le père attrapait et vendait un poisson, on ferait tout de même de la soupe.
Dehors, la nuit tombait déjà, un nuit glaciale, et la tête basse, Etienne marchait, pris d’une tristesse noire. Ce n’était plus de la colère contre l’homme, de la pitié pour la pauvre fille maltraitée. La scène brutale s’effaçait, se noyait, le rejetait à la souffrance de tous, aux abominations de la misère. Il revoyait le coron sans pain, ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple luttant, le ventre vide. Et le doute dont il était effleuré parfois s’éveillait en lui, dans la mélancolie affreuse du crépuscule, le torturait d’un malaise qu’il n’avait jamais ressenti si violent. De quelle terrible responsabilité il se chargeait! Allait-il les pousser encore, les faire s’entêter à la résistance, maintenant qu’il n’y avait ni argent ni crédit? et quel serait le dénouement, s’il n’arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages? Brusquement, il venait d’avoir la vision du désastre: des enfants qui mouraient, des mères qui sanglotaient, tandis que les hommes, hâves et maigris, redescendaient dans les fosses. Il marchait toujours, ses pieds butaient sur les pierres, l’idée que la Compagnie serait la plus forte et qu’il aurait fait le malheur des camarades l’emplissait d’une insupportable angoisse.
Lorsqu’il leva la tête, il vit qu’il était devant le Voreux. La masse sombre des bâtiments s’alourdissait sous les ténèbres croissantes. Au milieu du carreau désert, obstrué de grandes ombres immobiles, on eût dit un coin de forteresse abandonnée. Dès que la machine d’extraction s’arrêtait, l’âme s’en allait des murs. A cette heure de nuit, rien n’y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l’échappement de la pompe lui-même n’était qu’un râle lointain, venu on ne sait d’où, dans cet anéantissement de la fosse entière.