Le Livre des Chevaliers
- Автор: Meynard Yves
- Год: 1998
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Le Livre des Chevaliers». Краткое содержание книги:
— Vous l’avez tuée, dit-il presque rêveusement.
L’histoire que Keokle avait racontée résonnait encore dans son esprit. L’émotion qui l’étreignait n’était pas la rage ; la rage aurait été un feu purificateur où sa raison se serait consumée. Ce qu’il ressentait rongeait son âme comme un acide visqueux.
— Non, je ne l’ai pas tuée. Elle s’est suicidée. Je l’en aurais empêchée si j’avais pu. Adelrune, elle m’a trompé : elle m’a envoyé faire une commission, pour que je ne sois pas là pour la sauver. Ce n’était pas ma faute !
— Assez. Assez de mots ! dit Adelrune, haletant.
Il leva sa lance posément ; des bribes de l’entraînement de Riander résonnaient dans son crâne. Ramène ton bras plus loin vers l’arrière, Adelrune. C’est mieux. Rappelle-toi, quand tu projettes l’arme, ton poids doit contribuer à l’élan. Non, pas comme ça. Vise avec la pointe… Il voyait en imagination la lance transpercer le fabriquant de jouets, encore et encore, tant de fois qu’il se sentait surpris que l’arme n’ait toujours pas quitté sa main, que Keokle se tienne devant lui, sain et sauf. Ses mouvements étaient ralentis, comme si la délivrance du meurtre se refusait à lui.
Keokle avait lui aussi levé le bras et exhibait une marionnette à fils qu’il avait prise sur une des étagères de la devanture. C’était le chevalier qu’Adelrune avait tant admiré, il y avait si longtemps, quand il n’était encore qu’un enfant, quand la devanture de l’échoppe ne contenait que de belles choses qui comblaient son besoin d’émerveillement. Keokle tenait la croix d’une main et de l’autre empoignait la marionnette par la taille. Très pâle, il fixait Adelrune.
— J’ai conçu ta mère ; je t’ai conçu toi aussi, dit-il d’une voix chevrotante. De sorte que je suis à la fois ton père et ton grand-père. Je revendique pleins pouvoirs sur toi par les principes de sympathie. Ceci, c’est toi, Adelrune.
Il cracha sur la marionnette et prononça une suite de mots. Adelrune sentit une onde de chaleur résonner en lui-même ; un enchantement le tenait. Cela attisa sa colère ; ses dernières hésitations se dissipèrent.
— Assez de mots, répéta-t-il. Assez de magie !
Il ramena son bras aussi loin qu’il le put vers l’arrière, prenant une grande inspiration qu’il rejetterait au moment du lancer. Keokle tira sur l’une des ficelles de la marionnette : le bras du chevalier se dressa et se déplaça violemment de côté. Le bras d’Adelrune l’imita immédiatement, la poignée de la lance frappant le sol et crissant sur les dalles.
Adelrune lutta contre l’emprise du sortilège, tentant de reprendre le contrôle de son bras. Mais Keokle tenait maintenant l’arme de la marionnette ; il l’arracha de la main de bois et la jeta à travers la pièce. La lance d’Adelrune bondit hors de sa poigne et retomba à l’autre bout de l’atelier. Keokle recommença la manœuvre, cette fois-ci avec le bouclier de la marionnette. Celui d’Adelrune lui fut arraché et rejoignit la lance.
— Va-t’en, maintenant, je t’en prie, dit Keokle. Emporte la poupée et va-t’en. Je te promets que je ne te ferai aucun mal. Je ne voulais plus utiliser de magie, mais tu m’as forcé la main.
Adelrune ne prêtait aucune attention à ses paroles ; grondant de rage, il s’avança vers le fabriquant de jouets, les mains tendues comme des serres. Keokle entortilla les fils de la marionnette ; Adelrune fut tiraillé dans toutes les directions. Keokle imprima un balancement à la croix et Adelrune fut projeté avec violence contre des étagères. Une demi-douzaine d’animaux de bois sur roulettes tombèrent sur lui puis achevèrent leur course sur le sol.
— Cesse de lutter, Adelrune, s’il te plaît. Prends-la avec toi si tu veux, mais pars. Sinon, je devrai te garder prisonnier ici et appeler les forces de l’ordre à mon aide. Tu ne peux rien contre moi.
Adelrune n’abandonnait pas ses efforts pour surmonter l’influence du charme. Il parvenait par instants à bouger ses membres mollement, mais aussitôt Keokle s’empressait de resserrer sa prise sur les ficelles et le ramenait à l’immobilité. Adelrune commença à croire qu’il avait bel et bien perdu la bataille. Le fabriquant de jouets était à même de le tuer sur-le-champ ; qui à Faudace lui reprocherait de s’être défendu contre un étranger aux velléités d’assassin ? Adelrune chercha secours dans toutes les histoires que recelait sa mémoire, mais il ne se rappelait que des fins tragiques. Sire Athèbre broyé par les mâchoires du ver, Sire Judryn enseveli vivant sous la boue des Fosses Jaunes… Mais soudain, il vit en esprit les visages de tous ceux qu’il avait aimés, et à cet instant il trouva enfin la solution à l’énigme de la sorcière. « Le doute ; et le désespoir », murmura-t-il.
Il baissa la tête, bougea ses bras presque imperceptiblement pour exprimer la capitulation. Keokle relâcha sa prise sur les fils de la marionnette. Adelrune, ses membres de nouveau libres, s’éloigna des étagères, s’affala contre un établi. Keokle ouvrit la bouche, s’apprêtant à parler. Pendant un instant, il ne fut plus sur ses gardes ; Adelrune passa à l’action.
Une paire de ciseaux ne constituait au mieux qu’une arme médiocre, mais un bon chevalier sait employer tout ce qu’il a sous la main ; tel avait été l’enseignement de Riander. Adelrune s’empara de ceux qui traînaient sur l’établi et d’un seul mouvement fluide les projeta, lames ouvertes, sur les fils de la marionnette. Les lames tranchèrent les fils, la marionnette tomba sur le sol et éclata en morceaux, le torse, les membres et la tête ricochant sur les dalles. Adelrune sentit l’emprise de la magie sympathique se briser.
Keokle poussa une exclamation de désarroi. Adelrune se redressa, fit jouer ses bras et ses jambes ; le fabriquant de jouets recula contre le mur. Adelrune dégaina son poignard et s’avança vers son adversaire.
— Tu ne peux pas faire ça, le supplia Keokle. Tu me l’as dit, tu es un chevalier. Les chevaliers ne sont-ils pas contraints d’agir avec honneur ? Je n’ai pas d’arme sur moi. Je n’ai utilisé qu’un seul charme, uniquement pour me protéger. Je ne t’ai pas fait de mal. Je suis ton véritable père. Tu ne peux pas me tuer !
Pendant un instant, Adelrune s’arrêta, puis il secoua la tête.
— Quand je suis entré dans cette échoppe, je me croyais encore un chevalier, dit-il avec amertume. J’avais une quête à remplir ; Riander lui-même m’avait formé ; le roi Joyell à bord du Vaisseau de Yeldred m’avait adoubé. Il m’a fallu longtemps, si longtemps pour me réveiller de ce rêve. Celle que j’avais juré de secourir est morte ; Joyell était un dément ; et malgré tous les efforts que Riander a apportés à ma formation, il faut croire qu’il a échoué. Je ne peux de toute évidence pas être un chevalier, car un chevalier ne serait pas disposé à commettre un meurtre.
Il leva haut le bras ; la lame tachée de la dague brillait à son poing.
— Non ! Rappelle-toi le premier Précepte de la Règle ! cria Keokle. Tu ne commettras point…
Adelrune lui enfonça sa dague dans la gorge.
Il ne coula pas beaucoup de sang. Le fabriquant de jouets, projeté contre le mur par la force du coup, resta immobile pendant un moment, puis s’effondra. Du bout du pied, Adelrune le tourna face vers le haut ; seul le pommeau de la dague émergeait de la chair de Keokle. Ses yeux étaient révulsés ; un mince filet écarlate coulait du coin de sa bouche jusque dans ses cheveux.
Adelrune tomba à genoux à côté du cadavre et laissa échapper un long gémissement. Il crut, pendant un instant, qu’il allait mourir à son tour, que l’horreur arrêterait son cœur de battre ; puis qu’il allait retirer la dague et ouvrir sa propre gorge.